Le chrétien, un homme d’un autre temps ?

Le chrétien, un homme d’un autre temps ?

Dans le débat public, on observe que le chrétien est parfois un peu vite associé à des idées « vieillottes », pour ne pas dire « réac’ ». C’est une personne qui n’arriverait pas à s’adapter à son époque, une personne « d’un autre temps ». Le chrétien, un homme (1) d’un autre temps ? Et si nous revendiquions l’étiquette, pour mieux la détourner ?

Le chrétien, un homme du passé ?

Les chrétiens ne vivent-ils pas un peu dans un passé déconnecté de la réalité du monde actuel ?

Il est vrai qu’ils sont régulièrement invités à regarder dans le rétroviseur. Dès l’Ancien Testament, le souvenir des interventions de Dieu fait partie du b.a.ba de la piété israélite. Un chemin a été tracé par la Révélation divine (la loi), à laquelle le peuple est invité à revenir en permanence. Par le prophète Jérémie (Jer 18.15), le Seigneur avertit son peuple qu’il l’a oublié, et qu’il a ainsi trébuché dans ses anciens sentiers pour s’aventurer à tort dans « des chemins non frayés. » L’appel de Dieu au peuple en train de se détourner fait souvent résonner un verbe qui signifie « retourner », « revenir ». Le chrétien revendique l’actualité de principes effectivement très anciens puisés dans l’Écriture.

Le chrétien revendique l’actualité de principes effectivement très anciens puisés dans l’Écriture.

Le croyant de la Nouvelle Alliance n’y échappe pas plus. La Cène renvoie, à chaque célébration, à l’événement de la passion, à la vie du Fils livrée pour le salut des hommes. Il s’agit d’annoncer « la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11.26). Les exhortations plus pratiques de l’Écriture ne manquent pas de renvoyer au passé : l’auteur anonyme de l’épître aux Hébreux brosse un tableau historique des « héros » dont la foi sert d’exemple.

Pour autant, le chrétien n’est pas poussé au « nostalgisme » ! L’Ecclésiaste reprend vivement une telle attitude (Ec 7.10) « Ne dis pas : D’où vient que les jours passés étaient meilleurs que ceux-ci ? Car ce n’est point par sagesse que tu demandes cela. » Le chrétien a toujours un œil vers le passé, sur lequel il est appelé à réfléchir, méditer, et dans lequel il s’enracine mais il est aussi et surtout tendu vers l’avenir

Le chrétien, un homme du futur ?

Faut-il dire alors que les chrétiens sont de doux rêveurs qui attendent l’instauration d’un « monde de bisounours » ?

En jargon théologique, on parle « d’eschatologie » pour désigner ce qui concerne les « fins dernières » de l’humanité et du monde. On retrouve à nouveau une certaine homogénéité dans les deux testaments. Les prophètes comme les apôtres ont fait retentir une parole d’espérance annonçant un salut à venir. On peut penser aux annonces très diverses du messie, ou, en christianisme, à l’attente de la seconde venue du messie. Ce retour s’annonce sous le double aspect du jugement et du salut définitif, que les chrétiens sont appelés à viser comme un cap donné à leur existence terrestre (Col 1.5).

Pour autant, le chrétien n’est pas poussé à la rêverie, à vivre dans un futur imaginé. L’apôtre Paul exhorte certains chrétiens de Thessalonique à laisser la rêverie et à travailler, pour ne pas dépendre des autres (1 Th 4.11s). Autrement dit, le chrétien est régulièrement ramené au présent le plus actuel, celui d’une vie on ne peut plus concrète…

Autrement dit, le chrétien est régulièrement ramené au présent le plus actuel, celui d’une vie on ne peut plus concrète…

Le chrétien, un homme du présent ?

Le chrétien serait-il donc prisonnier du présent, des incertitudes et des menaces qui le poussent à chercher secours dans la religion ?

Le lecteur trouvera de nombreuses références où les prophètes comme les apôtres posent l’urgence d’une décision au présent, ou des recommandations pour vivre un présent frustrant. On connaît l’importance que Paul accorde au « temps présent », qui est l’ère messianique inaugurée par le Christ. C’est le présent de la réalité persistante du mal, il est vrai, mais aussi de la vie en cours de transformation par l’Évangile (Rm 12.1). Celui-ci s’incarne dans nos existences qui deviennent des lieux où se manifeste dans le présent, au sein même de leur imperfection, la grâce de Christ. Il s’agit d’un temps à mettre à profit pour faire le bien et vivre la réconciliation. C’est encore le présent de la mission de l’Église appelée à faire connaître la bonne nouvelle du pardon de Dieu.

C’est un présent qu’il ne faudrait pas confondre avec les « modes », avec « ce qui est dans l’air du temps »

Mais c’est un présent qu’il ne faudrait pas confondre avec les « modes », avec « ce qui est dans l’air du temps ». L’enracinement du croyant dans le passé, dans l’œuvre de Christ et son arrimage au futur, à l’espérance dont la garantie est donnée par le don de l’Esprit, le situe dans le présent d’une façon qu’il faut qualifier de lucide, critique, et bienveillante :

  • Lucide quant au caractère encore inachevé de sa transformation par l’Évangile
  • Aussi critique face au passéisme fétide (« c’était tellement mieux avant ! ») que face aux illusions progressistes de la nouveauté permanente
  • Et bienveillant envers cette humanité qui est, aujourd’hui, l’objet de l’amour d’un Dieu prêt à donner ce qu’il avait de plus cher.

Le chrétien, un homme d’un autre temps ?

Certainement ! Le chrétien est l’homme d’un présent qui n’est pas simplement chronologique, mais qui reçoit une profondeur du passé de l’événement de la croix et une hauteur de l’espérance de la gloire à venir. C’est un présent vraiment « racheté » : conscient d’appartenir à son « époque », le croyant apprend à discerner les « signes des temps » (présent) qui attisent son espérance. Il se sait par ailleurs déjà « assis dans les lieux célestes » (futur – Eph 1.3), sa participation au monde à venir étant acquise. Il se sait enfin uni à Christ dans sa mort (passé – Rm 6.4), associé et intégré à l’œuvre que seul le Fils pouvait accomplir. Cette « épaisseur » du présent racheté conduit le disciple à développer une forme de réalisme qui le situe toujours à distance, dans la conscience d’être décalé par rapport à son époque.

Cette « épaisseur » du présent racheté conduit le disciple à développer une forme de réalisme qui le situe toujours à distance, dans la conscience d’être décalé par rapport à son époque.

Et il faut bien admettre que le chrétien, « homme d’un « autre » temps », se trouvera ainsi toujours un peu inconfortable…

 

(1)  On entend « homme » ici au sens « d’être humain ».

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