Critique de film : Silence dérangeant mais bienfaisant

Le film « Silence » est sorti en salles le 8 février 2017 en France. Empreint du thème de la foi, le dernier film de Martin Scorsese détonne. Jean-Luc Gadreau, pasteur, artiste et attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes, livre sa critique pour Point-Théo.

L’immense Martin Scorsese vient fièrement nous présenter son nouveau film… peut-être l’un des principaux de sa carrière cinématographique ou plus simplement l’œuvre de sa vie, mijotée depuis près de trente ans. Respect et coup
de chapeau pour un œuvre belle, riche, tortueuse et profondément inspirante.

Longue fresque historique de 2 h 39, « Silence » est adapté du roman éponyme de l’écrivain catholique japonais Shusaku Endo. Il décrit le déchirement de deux missionnaires jésuites, pris de doute dans leur foi devant le « silence de Dieu ». Un silence face aux persécutions infligées aux convertis japonais par les Shoguns, les gouverneurs militaires. Nous sommes dans le Japon du XVIIe siècle où le christianisme a été déclaré illégal suite à une évangélisation massive de l’Église catholique. Envoyés dans le Pays du Soleil Levant, sur les traces de leur mentor, le père Ferreira, qui n’a plus donné trace de vie, ces deux missionnaires vont devoir vivre dans la clandestinité auprès des « chrétiens cachés ». Tout au long de leur terrible voyage, leur foi va être soumise aux pires épreuves.

« Silence » peut être vu comme une sorte de voyage contemplatif à travers les méandres de la foi. Tout en nous proposant un film de grande beauté au scénario épique, Martin Scorsese ne cherche pourtant pas à nous « épater » par une méga-production commerciale et tape-à-l’œil. Au contraire il nous propulse dans une lenteur mélancolique nécessaire et adéquate au climat qui s’installe au fil des minutes et du cheminement tortueux de ces hommes. Il privilégie la sobriété, le dépouillement qui sied tant aux missionnaires qu’à la situation précaire des chrétiens persécutés qui cherchent à les protéger.

Le vrai sujet aux yeux de Scorsese, c’est l’essence de la foi.

Derrière cette histoire un questionnement de fond éclate : Faut-il accepter de se soumettre (et, peut-être, continuer de croire en secret), ou bien faire face aux tortures en gardant sa croyance intacte jusqu’à la mort… ou pire, jusqu’à provoquer la mort de ceux que nous aimons qui nous entourent ? Ce véritable dilemme éthique peut dérouter, voir aussi mettre mal à l’aise dans l’observation que nous en faisons, assis confortablement dans le fauteuil de la salle ténébreuse. « Silence » nous raconte cette histoire faite de douleurs, de passions et parfois de choix qui nous heurtent. Le vrai sujet aux yeux de Scorsese, c’est l’essence de la foi. Et par « foi », il entend également la façon dont nous vivons nos vies, quelles sont nos valeurs. Le scénario de « Silence » conduit à questionner les fondements de la religion. Il parle du doute et de son importance dans la quête de spiritualité, et aussi de la foi, de la manière dont chacun l’appréhende et la vit, tout en faisant face au silence divin malgré les prières et les tourments endurés au nom de Dieu.

Une oeuvre quelque peu difficile d’accès mais avec une opportunité de réflexion intime.

Malgré l’époque reculée, il y a une vraie dimension contemporaine dans le film. Pour le réalisateur justement, les changements dans le monde d’aujourd’hui nous amènent nécessairement à nous questionner sur le spirituel qui est une partie intrinsèque de notre humanité profonde. Une des grandes forces du travail de Scorsese se situe aussi dans le fait qu’il n’en fait pas un film « religieux » mais purement universel. Il pourra parler, en y regardant de plus près, à toutes les époques, à toutes les religions, et à tous les athéismes. Il n’y a pas non plus de « dictature de conscience » grâce à la complexité des personnages, et en particulier celui interprété brillamment par Andrew Garfield. Complexité qui va et vient mais se prolonge jusqu’à la dernière minute. Un non manichéisme du protagoniste principal qui est finalement l’intérêt premier de « Silence ».

Alors oui, « Silence » reste une œuvre quelque peu difficile d’accès tant par sa forme que par ses thématiques. Elle demande au spectateur de se concentrer et d’y plonger sans à priori, mais confiant qu’une opportunité de réflexion intime s’offre à lui. Accepter que le Silence commence là en soi comme une nécessité bienfaisante dans un monde si bruyant et dans un intérieur qui l’est tout autant…


N.D.E.: Cet article a été initialement publié sur Art Spiin et reproduit avec la très aimable autorisation de l’auteur. Un grand merci à lui !

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