La veuve et son offrande, un exemple de générosité ?

La veuve et son offrande, un exemple de générosité ?
Thomas Poëtte

Beaucoup d’entre nous ont certainement déjà entendu une prédication ou une étude biblique sur cette veuve qui donne deux petites pièces à l’offrande, au temple (Lc 21.1-4). Et beaucoup d’entre nous ont certainement entendu combien cette veuve était un exemple de générosité. Mais est-ce vraiment ce que Jésus dit ? Est-ce vraiment ce que le texte enseigne ?

Le contexte immédiat

Replaçons le passage dans son contexte. Son contexte immédiat d’abord. Dans les versets précédents, Jésus exhorte ses disciples ainsi : « Gardez-vous des scribes » (Lc 20.46 ; voir Mc 12.38). Une des raisons de se « garder » de ces personnages publics, c’est que malgré leur apparente sainteté, « ils dévorent les maisons des veuves » (Lc 20.47 ; voir Mc 12.40), c’est-à-dire leurs biens matériels, leurs moyens de subsistance.

Se déroule ensuite cette fameuse scène avec l’offrande des riches, puis celle de la veuve, et le commentaire de Jésus. Scène sur laquelle nous reviendrons plus bas.

Juste après, les disciples parlent du temple, de ces belles pierres, et des « offrandes dont il était orné » (Lc 21.5 ; cette mention ne se retrouve pas en Mc 13.1-2). Le mot grec utilisé n’est pas le même que celui employé aux versets 1 et 4 (épisode de la veuve). Le mot du verset 5 désigne des offrandes d’objets, souvent ornementaux. Alors que le mot des versets précédents est simplement synonyme de « don ». Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’offrandes faites au temple, même si elles ne sont pas de même nature (argent ou objets).

Cette remarque des disciples sur les « offrandes » qui ornent le temple est d’autant plus intéressante que seul Luc la rapporte. Dans les textes parallèles (Mt 24.1 et Mc 13.1), les disciples ne soulignent que la beauté des pierres, et de la construction. Il y a donc une intention particulière de Luc dans la mention de ces offrandes. Notons encore que Luc 21.5-24 est une annonce du jugement qui s’abattra sur Jérusalem, et sur le temple qui sera détruit.

Le contexte plus large

Le contexte large de l’épisode de la veuve, tant chez Marc que chez Luc, semble confirmer les rapports polémiques entre Jésus et le temple. Il y a bien sûr la scène où Jésus chasse les marchands du temple, en les accusant d’être des bandits (Lc 19.45-48 ; Mc 11.15-17). Le système d’offrande et de sacrifice du temple s’est transformé en commerce de bandits.

Ailleurs, chez Marc (Mc 7.6-13), Jésus critique les scribes et les pharisiens qui enseignent qu’il vaut mieux donner en offrande ce qui aurait pu servir à l’assistance de son père ou sa mère. « Ce que j’aurais pu te donner pour t’assister est korbân – un présent sacré » (v.11). Le parallèle avec la scène de la veuve n’est pas direct, mais le tableau général qui se dessine au travers de tous ces textes est le même. Les scribes et les pharisiens « dévorent les maisons des veuves » (Mc 12.40), les riches donnent de grosses sommes au temple (Mc 12.41) alors qu’il y est déjà pratiqué un commerce de bandit (Mc 11.17), et que la Loi exigeait des riches qu’une partie de leurs offrandes servent à l’assistance des veuves (Dt 14.28-29 ; 16.11, 14).

Certains pourraient avancer que le contexte général de l’Évangile de Luc présente la veuve comme un exemple de ce que Jésus exige de ses disciples. En effet, le Seigneur a dit à ceux qui le suivent : « Vendez vos biens et donnez-les par des actes de compassion » (Lc 12.33), ou encore « quiconque d’entre vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Lc 14.33). Mais la veuve est-elle vraiment en train de mettre en application cet enseignement de Jésus ?

La veuve et son offrande

Je ne crois pas que le don de la veuve soit un acte de compassion. Elle donne au temple, déjà bien enrichi. De plus, comme on l’a déjà noté, c’est elle qui aurait dû bénéficier d’une certaine mise en commun des biens entre riches et pauvres (il est d’ailleurs intéressant que le texte ne se contente pas de dire qu’elle est veuve, mais l’évangéliste ajoute qu’elle est pauvre). Dans l’Église, l’application de ces deux commandements de Jésus sur la mise en commun conduira d’ailleurs les apôtres à instituer des diacres qui seront au service des veuves (Ac 6.1-6 ; c’est aussi Luc qui est l’auteur des Actes des Apôtres).

Mais revenons au texte de Luc 21.1-4 (ou Mc 12.41-44). Immédiatement après la scène (offrandes des riches, offrande de la veuve pauvre), Jésus interprète pour ses disciples ce qu’il vient de se passer. Il affirme que « cette pauvre veuve a mis plus que tous ; car c’est de leur abondance que tous ceux-là ont mis des offrandes, mais elle, elle a mis, de son manque, tout ce qu’elle avait pour vivre » (Lc 21.3-4).

Remarquez que rien dans les paroles de Jésus n’invite à voir dans la veuve un exemple, ou un modèle à suivre. Jésus montre que malgré la petitesse objective de son don, la veuve a donné plus, car elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre. Mais est-ce un bien ? Ou est-ce une conséquence du système oppressif des scribes et de la négligence des riches à l’égard des veuves ? Jésus ne tranche pas. Et, à mes yeux, le contexte immédiat et général va plutôt dans le sens de la deuxième option.

Le texte me semble être une dénonciation d’une injustice structurelle plutôt qu’un modèle individuel de générosité. Je soupçonne que nous préférions la première option à cause d’une lecture très individualiste du texte biblique, lecture qui peine à voir les conséquences structurelles du péché, et ainsi la mise en œuvre communautaire de la justice.

Tous les disciples de Jésus, qu’ils soient pauvres ou riches, sont invités à vivre un certain détachement de leurs biens, à fuir la convoitise, mais c’est en vue d’une égalité dans l’Église (2 Co 8.13-14), et non pour que les pauvres soient encore plus pauvres.

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