Lamentations (Partie 1) : Oser exprimer la souffrance
Nicolas Farelly

Savons-nous exprimer la souffrance ? Pudeur oblige, nous avons du mal à dire quand les choses ne vont pas. Si nous pleurons, nous nous en excusons, comme si c’était un péché, ou un mal. Parfois, le prétexte est même que lorsqu’on est chrétien, on n’a pas le droit de dire que ça ne va pas…

Eh bien si. La Bible nous invite à oser se lamenter, à oser exprimer notre souffrance. La souffrance n’est pas taboue dans les Écritures, elle n’a pas besoin d’être cachée ou tue. Elle se dit, elle s’exprime et elle se partage. Mais dans quel cadre ? Avec quelles limites ? Le livre des Lamentations, et en particulier son premier chapitre, propose quelques pistes de réflexion.

Dire l’émotion ressentie

Ce texte est un long regard, conscient et intense sur la souffrance de Jérusalem et de Juda, que l’auteur prend le temps de décrire. La souffrance est là, bien réelle, nue, évidente, et elle est dite. Rien que dans le premier chapitre, elle est : larmes, abandon, misère, errance, découragement, désespoir, amertume, affliction, faiblesse physique, humiliation, dégoût, nudité, mépris, déchéance, soupire, faim, malheur, isolement, maladie, écrasement, perdition, captivité, abandon, soupirs…

On le voit, c’est un long catalogue de souffrances que propose l’auteur. Il tente de faire le tour de la question, de ne rien cacher de ses émotions.

L’auteur des Lamentations tente de faire le tour de la question, de ne rien cacher de ses émotions.

 Et ceci, la structure même du livre des Lamentations semble l’indiquer également. Dans sa langue originale, l’hébreu, les 4 premiers chapitres du livre sont écrits en acrostiche. Les chapitres 1 et 2, qui contiennent chacun 22 couplets de trois lignes, commencent chaque couplet par une nouvelle lettre de l’alphabet hébreu. Le chapitre 3, lui, va encore plus loin dans la poésie, puisqu’il est composé de 22 couplets de 3 lignes également, mais donc chaque ligne de chaque couplet commence par la même lettre de l’alphabet (on parle alors d’acrostiche)… Et puis, au chapitre 4, chacun des 22 couplets n’est composé que de deux lignes, mais le chapitre est en acrostiche également. Il n’y a que le dernier chapitre qui n’est pas en acrostiche, mais qui est quand même composé de 22 versets…

Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5
Acrostiche Acrostiche Acrostiche Acrostiche Pas acrostiche
22 couplets de trois lignes 22 couplets de trois lignes 22 couplets de trois lignes 22 couplets de deux lignes 22 couplets d’une ligne
Chaque couplet commence par une nouvelle lettre Chaque couplet commence par une nouvelle lettre Chaque ligne commence par une nouvelle lettre Chaque couplet commence par une nouvelle lettre Pas acrostiche

 

Pourquoi écrire en acrostiche ? Il semble que si l’auteur fait cela, c’est pour s’assurer que chaque détail de la souffrance soit mentionné. L’auteur ne veut rien éluder de la souffrance et il la décrit « de A à Z ». Néanmoins, cette structure permet aussi un certain contrôle sur ses émotions. Il arrive un moment, à la fin de l’alphabet, où il faut s’arrêter. Or ceci est un cadre particulièrement aidant parce qu’il n’est pas toujours aisé de savoir arrêter sa plainte. Ici, le poète ne la laisse pas s’exprimer de façon chaotique et indéfiniment.

Plus encore, savoir dire stop, savoir arrêter sa plainte et sa lamentation, c’est savoir écouter une parole éventuelle de réconfort. C’est s’ouvrir à la grâce que Dieu voudrait offrir. Ceci n’est pas toujours facile à faire. Il y a un certain confort dans la plainte, mais c’est un confort qui enferme dans un cercle vicieux de victimisation, de ressentiment, de haine, d’apitoiement. Dieu, lui, veut que nous puissions exprimer notre peine et notre souffrance, mais il veut aussi nous en guérir. Il veut aussi nous restaurer, nous reconstruire. Et ceci nécessite de savoir se taire pour l’écouter, lui.

Une émotion qui est ancrée dans l’histoire

Lamentation enseigne également un autre cadre, une autre limite à l’expression de la souffrance. Le pasteur Eugene Peterson rappelle en effet que dans les Lamentations, la souffrance n’est pas qu’émotion.

Quand on lit l’ensemble du livre, on réalise à quel point la souffrance est ancrée dans l’histoire. La souffrance est une émotion forte, extrême parfois, mais qui toujours est reliée à des faits, en l’occurrence à l’exil de tout le peuple, en 587 avant Jésus-Christ. Les faits, ce sont la destruction de la ville de Jérusalem et de son temple. Ce sont les meurtres et les viols perpétrés par les Babyloniens. C’est la famine, la déportation, etc.

Cet ancrage historique de la souffrance est important car, si chaque souffrance est en lien avec un fait historique – comme c’est le cas en Lamentations – alors le sentiment, l’émotion n’a pas d’existence indépendante. Elle n’est pas non plus un cauchemar irréel. Elle vient de quelque part, elle a une origine dans un temps donné, dans un lieu donné. Or, quand on attache la souffrance à des lieux, des dates ou des actes, cela l’empêche de devenir notre « tout » : tout ce que nous sommes, tout notre monde.

Quand on souffre, bien sûr, notre tendance naturelle est de laisser l’émotion prendre en nous toute la place, qu’elle devienne notre identité, notre condition. Mais le livre des Lamentations nous apprend qu’en ancrant notre souffrance dans l’histoire, alors nous sommes ouverts au fait que la délivrance aura également un ancrage historique dans nos vies. Le salut ne sera pas offert hors de notre histoire, hors du concret de l’existence humaine de chair et de sang, mais dans une histoire qui pourra être contée.

Dans la Bible, tout comme la souffrance et le mal ont une histoire, le salut aussi a une histoire, il est ancré historiquement : l’exode, le retour d’exil, la naissance de Jésus, sa mort sur une croix, sa résurrection trois jours plus tard, le don de l’Esprit…

tout comme la souffrance et le mal ont une histoire, le salut aussi a une histoire, il est ancré historiquement

 Ainsi, si nous divorçons notre souffrance de son histoire, nous n’entendrons que très difficilement le message d’un salut, d’une guérison, d’une restauration qui est ancrée dans l’histoire et qui veut intervenir dans notre histoire.

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