Mieux penser l’homosexualité d’un point de vue chrétien

Parmi les évolutions récentes dans la pensée et les mœurs de nos sociétés occidentales, l’une des plus saisissantes est le changement extraordinairement rapide des attitudes à l’égard de l’homosexualité. Si, dans la continuité de la « révolution sexuelle » des années 70, la tolérance à l’égard de cette réalité, au sens du respect de la vie privée de chacun, était déjà promue depuis un certain temps, la banalisation de l’homosexualité et l’émergence au grand jour, et non plus à la marge, d’une communauté gay sont en revanche des phénomènes très récents.

Pendant longtemps, les militants de la cause homosexuelle revendiquaient avant tout leur différence, leur non-conformité précisément. Mais depuis le début des années 2000, le curseur a été nettement déplacé vers l’assimilation, et avec elle la « conquête » des grands symboles de la société traditionnelle : mariage, filiation, monogamie (1). Ce changement de cap a été progressivement accompagné par l’acquiescement de la majorité hétérosexuelle. Tandis que la notion d’un « ordre » social s’effaçait pour laisser place à la revendication presque illimitée des « droits » de chacun à son mode de vie, il devenait à peu près impossible d’émettre la moindre réserve sur les pratiques homosexuelles sans être accusé d’intolérance ou, de plus en plus, de « haine ».

…depuis le début des années 2000, le curseur a été nettement déplacé vers l’assimilation, et avec elle la « conquête » des grands symboles de la société traditionnelle : mariage, filiation, monogamie

Un rapide regard vers le passé récent nous montre l’ampleur et la rapidité de cette évolution. Pour ne citer que l’exemple français, on peut constater qu’en mai 2004, Lionel Jospin, ancien premier ministre considéré comme « progressiste », pouvait encore publier une tribune s’opposant fermement au mariage homosexuel. Dix ans plus tard, cette même position était déjà à peine acceptable dans le débat public et assimilée au mieux à la « réaction », au pire à l’extrémisme.

Pour le chrétien attaché à l’éthique sexuelle biblique, cette évolution est particulièrement déstabilisante. Les Églises chrétiennes ont unanimement enseigné pendant des siècles que les actes sexuels entre personnes du même sexe sont contraires à la volonté révélée de Dieu. Plusieurs textes bibliques semblent bien explicites à ce propos, non seulement dans l’Ancien Testament (Lév. 18.22), mais aussi dans le Nouveau (Rm 1.26-28 ; 1 Tim 1.10-11). Au-delà de la prohibition des relations homosexuelles, la Bible présente l’altérité sexuelle entre homme et femme comme étant constitutive de l’identité humaine (Gn 1.27 ; 2.23-24 etc.). Or, pendant longtemps, les fondements judéo-chrétiens de nos sociétés marquaient suffisamment ces dernières pour qu’il y ait une certaine affinité entre cette conception biblique et le ressenti de la majorité. Aujourd’hui, l’attachement à une éthique sexuelle judéo-chrétienne traditionnelle requiert d’aller à l’encontre d’un courant de plus en plus fort et auquel il est difficile de résister.

Dans ce contexte, les réactions évangéliques tendent à osciller entre capitulation et crispation.

Dans ce contexte, les réactions évangéliques tendent à osciller entre capitulation et crispation. Certains, tout en continuant à se revendiquer du Christianisme évangélique (2), remettent en question les convictions chrétiennes historiques et se laissent persuader par des lectures révisionnistes des textes. On avancera ainsi que l’interdiction de l’homosexualité dans la Loi de Moïse doit être considérée au même titre que les rites de pureté désormais révolus, ou encore que l’apôtre Paul évoque des relations homosexuelles abusives plutôt que monogames et consenties (3). Ce courant, encore très minoritaire en francophonie, constitue un phénomène désormais important dans le monde « évangélique » américain en particulier. Ainsi, le mouvement de l’ « Église émergente », en particulier, a majoritairement évolué dans le sens de l’acceptation des relations homosexuelles et du mariage gay.

Plus nombreux sont ceux qui préfèrent éviter à tout prix le sujet. D’autres tendent vers la crispation et manient volontiers un discours agressif et hostile : autrement dit, un discours homophobe au sens strict du terme (nous y reviendrons).

Mais l’évolution de nos sociétés peut aussi nous pousser à une salutaire « remise en question » ­ au sens strict de se poser les bonnes questions, à la lumière des Écritures. Il me semble que c’est le cas pour la problématique de l’homosexualité. Si l’enseignement de la Bible à cet égard me paraît d’une clarté limpide, en revanche nos présupposés et attitudes doivent, à mon sens, évoluer sur plusieurs points :

1) Nous devons prendre conscience que l’« orientation » sexuelle est rarement choisie

Sans doute ne doit-on pas exclure que, dans une culture marquée par l’expérimentation et la transgression des normes, certains « s’essaient » à l’homosexualité. Il me semble toutefois qu’il ne faut pas confondre cette réalité, souvent éphémère et marginale, avec celle bien plus courante de personnes qui, depuis « toujours », se sont senties attirées par des personnes de même sexe. Cette attirance n’est pas uniquement sexuelle, elle est aussi sentimentale et affective (4)

Cette attirance n’est pas uniquement sexuelle, elle est aussi sentimentale et affective.

Si tout acte sexuel (consenti) relève bien d’un choix, en revanche la disposition profonde et mystérieuse par laquelle certains sont attirés par le même sexe n’est généralement pas vécue comme un choix.

2) Nous devons cesser de chercher à expliquer l’orientation homosexuelle par des schémas simplistes et contestables

L’accompagnement évangélique des personnes homosexuelles s’est trop souvent assorti de généralisations contestables. 

L’accompagnement évangélique des personnes homosexuelles s’est trop souvent assorti de généralisations contestables

Ainsi, l’idée selon laquelle l’homosexualité survient forcément parce que les parents ont été défaillants dans leur éducation, parce que le père a été trop effacé ou la mère trop possessive, etc., peuvent générer de la souffrance, un sentiment d’injustice et peuvent s’apparenter à une forme de calomnie. Sans doute ce type de schéma intervient-il parfois, mais c’est faire preuve d’une ignorance coupable que de prétendre expliquer une réalité aussi complexe par de telles généralisations.

3) Nous devons cesser de présupposer qu’un « changement d’orientation sexuelle » doit avoir lieu, et de présenter le mariage hétérosexuel comme l’aboutissement souhaité pour chacun

Trop souvent, l’accompagnement évangélique s’est assimilé à une forme de pression pour « pousser » la personne homosexuelle vers une attirance hétérosexuelle. De tels efforts posent problème pour plusieurs raisons. D’abord, ils présupposent que le mariage et la sexualité hétérosexuelle sont le but que devrait viser tout chrétien – précisément le contraire de ce qu’affirme l’apôtre Paul (1 Co 7.7-8 ; 26-35), qui, sans rabaisser le mariage, valorise le célibat vécu dans la chasteté. Ensuite, ils détournent l’accent de l’Évangile et de la grâce de Dieu pour l’orienter vers les « efforts » de l’homme face à son péché.

Il ne s’agit pas ici de jeter le discrédit sur les ministères qui entourent et accompagnent les personnes qui souffrent dans leur identité sexuelle, ni de nier que Dieu puisse transformer l’orientation sexuelle de quelqu’un. Il s’agit plutôt de s’interroger sur les principes sous-jacents à l’accompagnement que nous préconisons. Notre but est-il d’aider des personnes à « aimer les femmes » (ou les hommes), à se marier… ou à être enracinées et mûres dans leur foi en Jésus-Christ ? Lorsque nous présentons comme une forme de nécessité l’union sexuelle hétérosexuelle, nous allons précisément dans le sens de notre société qui refuse d’envisager tout épanouissement humain sans vie sexuelle active (5)

Lorsque nous présentons comme une forme de nécessité l’union sexuelle hétérosexuelle, nous allons précisément dans le sens de notre société qui refuse d’envisager tout épanouissement humain sans vie sexuelle active

Et nous envoyons au passage un triste message aux célibataires hétérosexuels de nos Églises qui s’efforcent eux aussi de vivre ce célibat dans l’obéissance à Dieu.

4) Nous devons comprendre que l’homophobie – au sens strict – est une sombre réalité

L’un des effets pervers du contexte actuel est que la notion d’ « homophobie » est devenue une catégorie fourre-tout dans laquelle on inclut, de plus en plus, toute remise en question morale de la pratique homosexuelle.

Souvent, les chrétiens réagissent à cette tendance en rejetant toute notion d’homophobie et en prenant à la légère la réalité de la discrimination et des humiliations vécues par nombre de personnes homosexuelles. L’Écriture nous invite pourtant à « respecter chacun » (1 Pi 2.17). Elle nous commande aussi d’ « aimer notre prochain comme nous-mêmes » (Lév 19.18 ; Mc 12.31…)

Alors soyons clairs : la persécution de personnes homosexuelles parce qu’elles sont homosexuelles est aussi grave que la persécution de chrétiens parce qu’ils sont chrétiens. 

Alors soyons clairs : la persécution de personnes homosexuelles parce qu’elles sont homosexuelles est aussi grave que la persécution de chrétiens parce qu’ils sont chrétiens

Elle ne devrait pas nous être plus supportable. Elle est, dans bien des pays du monde, un drame quotidien. Et le fait qu’en Occident, des personnes homosexuelles puissent désormais être reconnues comme des personnes et citoyens à qui l’on doit le même respect qu’aux autres est une bonne et juste évolution. Ainsi, le refus de l’amalgame entre « vraie » homophobie (rejet et haine de la personne homosexuelle) et « fausse » homophobie (valorisation de l’altérité sexuelle et / ou positionnement moral contre la pratique homosexuelle) ne doit pas nous conduire à ignorer la souffrance vécue quotidiennement par de nombreux homosexuels. Même dans nos sociétés « ouvertes », les personnes homosexuelles sont souvent moquées, caricaturées, et parfois rejetées par leurs proches. Si nous avons été complices de tels comportements, nous devons nous en repentir dans les larmes.

5) Nous devons être conscients que nous avons de nombreux frères et sœurs d’orientation homosexuelle

La question de l’homosexualité est souvent traitée dans nos Églises d’une manière qui, même sans malveillance, pointe le doigt vers « ces gens-là », ou part du principe que nos auditoires sont entièrement constitués de personnes pour qui le problème ne se pose pas. Or un regard plus attentif et approfondi sur la situation de nos Églises est à peu près certain de révéler que certaines personnes vivent la problématique de l’homosexualité. La plupart d’entre elles sont attachées à l’éthique biblique, et désireuses de vivre en conformité avec celle-ci. On ne les y encouragera ni en capitulant devant la pression de notre temps, ni en ignorant leur présence et leur réalité. Il incombe en particulier aux responsables d’Églises d’être attentifs à rejeter les amalgames et caricatures dont certains de nos frères et sœurs souffrent en silence, et de s’assurer que nos Églises sont des communautés où chacun est accueilli dans sa fragilité, et où tous sont unis par un même désir de connaître Jésus-Christ et de vivre dans la paix et la joie d’une relation réconciliée avec Dieu.

Enfin, nous devons refuser l’idéologie qui affirme que l’identité essentielle d’une personne est liée à son orientation sexuelle. 

… nous devons refuser l’idéologie qui affirme que l’identité essentielle d’une personne est liée à son orientation sexuelle

Nous pourrions tous nous revendiquer de diverses identités – nationales, ethniques, sociales, politiques… et sexuelles. Mais l’enseignement de l’Écriture est clair : c’est dans la relation filiale avec Dieu que nous trouvons notre identité véritable. Les désirs, luttes, joies et drames des uns et des autres varient, mais nous sommes appelés à une même espérance :

« Rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée. Faisons-le en gardant les regards sur Jésus, qui fait naître la foi et la mène à la perfection. » (Hé 12.1-2)

 


 

(1) Lire à ce sujet les propos « prophétiques » de Pierre MANENT, Court familier de philosophie politique, Fayard, 2001, p. 325-326

(2) Je n’évoque pas ici les Eglises protestantes luthéro-réformées qui ont majoritairement, quoique non unanimement, suivi le mouvement culturel, avec quelques années de « retard »

(3) Cf par exemple Matthew VINES, God and the Gay Christian, Convergent Books (2014)

(4) Voir entre autres le témoignage personnel de Sam Allberry, éditeur à la Gospel Coalition.

(5) On peut lire à ce sujet Ed SHAW, The Plausibility Problem, IVP, 2015