Le mouvement évangélique en France – Partie 3 : l’expansion (1830-1852)
Franck Belloir

Après des prémisses difficiles et fragiles voici venu le temps d’une propagation massive exigeant un peu partout des pasteurs et des évangélistes. Des organisations d’évangélisation sont créées pour essayer, tant bien que mal, d’entourer ces individus ou groupes convertis non sans être, bien souvent, dépassées par l’ampleur du « phénomène ». Car, pendant cette période, l’Évangile se répand et s’affermit partout. Des œuvres, plutôt sociales, accompagnent spontanément cette action et témoignent de la reconnaissance de ces nombreux chrétiens, qui, peu soucieux alors d’influencer la société, désirent surtout pratiquer concrètement l’Évangile, après avoir été eux même transformés par Jésus-Christ. Un tel succès connaît aussi sa part d’ombre imposant une relecture affinée des événements.

Une multitude de témoins

Le panel des hommes et des femmes qui donnent leur vie pour évangéliser révèle des origines, des histoires et formations si diverses que même le sociologue peinerait pour établir une typologie. À défaut d’égrener tous ces noms qui mériteraient pourtant qu’on leur rende hommage – eux qui ont « gaspillé » leur vie pour l’Évangile – nous pouvons présenter ici l’un(e) ou l’autre :

  • D’abord ce gentilhomme, Lucien des Mesnards. Emprisonné pour avoir participé à la restauration royaliste, il lit la Bible et se convertit dans sa geôle. En sortant, il répand l’Évangile par son journal « Le Témoin de la Vérité » et par le colportage. Son travail aboutit en 1840 à la conversion de dix chefs de famille à Saintes puis de sept autres en 1841.
  • Dans l’Oise, c’est une mercière ambulante, Esther Carpentier, qui au fil des pérégrinations de son travail, évangélise et jette les bases de quelques foyers baptistes par la conversion d’une première famille, vers 1830, puis à Genlis et Le Meux en 1830.
  • Notons encore l’histoire de l’abbé Lhotte. Alors qu’il devait assurer la continuité de la vie paroissiale, il est contraint d’abandonner son poste pour devenir instituteur. En fouillant un vieux coffre d’une demeure privée, il découvre finalement un livre du XVIIe siècle écrit par le pasteur Drelincourt, dédié aux controverses de son temps. Bouleversé et persuadé par cette lecture, il se convertit et entraîne la communauté de Villefavart à l’Évangile.
  • Mentionnons aussi Samuel Curchod, parfois surnommé « Grand nez », originaire du canton de Vaud, qui renonce à se marier pour évangéliser. Il parcourt de long en large pendant plusieurs années l’Auvergne et la Charente, de nuit comme de jour, et n’hésite pas à dormir dans les granges et à supporter la prison et les quolibets.

Un développement massif aux frontières poreuses

Sociétés d’évangélisation et colporteurs jouent un rôle fondamental pour la propagation de l’Évangile. Il y a la Société évangélique de Genève, la Société chrétienne protestante de France (1835) et la Société d’évangélisation française (1833). Cette dernière, créée par  Henry Lutteroth et Frédéric Monod, occupe une place essentielle dans l’envoi d’évangélistes et de pasteurs : 51 agents en 1838 et 137 en 1845. Les mêmes pasteurs créent, la même année, la Société biblique française et étrangère qui, en 1838, semble avoir vendu 99000 ouvrages soit 24000 Bibles et 75000 NT. Les colporteurs jouent aussi un rôle clé. Pour la majorité, ce sont des agriculteurs qui consacrent, pendant la saison morte, cinq à six mois d’hiver à vendre la Bible et parfois, des almanachs religieux, des traités et des bons livres.

Société et colporteurs fondent ou aident  des confessions différentes : baptistes, méthodistes, réformés et indépendants. Les baptistes s’organisent et s’étendent (Nord, Picardie, Alsace et même Montbéliard), les réformés bénéficient en grande partie de tout ce travail de revitalisation tandis que les méthodistes atteignent leur maximum. Des Églises indépendantes se forment comme celle d’Adolphe Monod à Lyon en 1832. En 1849, une première union organise même son synode initial ; elle prendra le nom d’Églises libres.

Tout ce travail, associé au témoignage personnel, produit un fruit considérable.

Aux balbutiements du début succède une œuvre qui touche quasiment tous les départements français.

Il faut noter aussi des Réveils spontanés et massifs dans certaines régions. C’est le cas dans le Haut-Limousin où une dizaine de paroisse sont créées. Les Églises  de Villefavard ou de Thiat réunissent près de 400 paroissiens tous les dimanches. Napoléon Roussel et Léon Pilatte y font un travail considérable ainsi qu’en Charente-Maritime où plusieurs dizaines de communes s’ouvrent à l’Évangile. Comme dans tant d’autres localités françaises des temples sont bâtis à la hâte pour accueillir les nouveaux convertis.

Les fruits : entre abondance et ambigüité

Les œuvres, fruits de l’évangélisation, sont innombrables. Il y a, en tout premier lieu, les écoles qui accompagnent, presque systématiquement, l’évangélisation, afin de permettre l’accès à la lecture de la Bible. À cet égard des institutions originales de formations pastorales apparaissent. On trouve à Ganges, l’institution Olivier, en 1842, liée aux Méthodistes ou l’école pastorale baptiste de Willard à Douai dès 1836. De multiples sociétés sont fondées comme la Société des Amis d’Israël (1836) qui ouvre une école juive à Alger en 1836. La Société des Livres religieux de Toulouse en 1833, la Société pour l’encouragement de l’instruction primaire parmi les protestants de France (1829, SEIPP)…

En parallèle se développent des œuvres plus sociales ; citons entre autres les Asiles de La Force fondés par John Bost et le tout premier lieu d’accueil destiné aux jeunes filles orphelines : La Famille évangélique (1848). On peut y ajouter la naissance de la Maison des Diaconesses de Reuilly en novembre 1841.

Si la croissance du monde évangélique génère souvent des fruits précieux, certains débuts sont plus attristants. Le mouvement  charrie sa part d’ombre : germe de difficultés présentes et futures. Les évangélistes et pasteurs, loin d’être unanimement naïfs et extasiés devant un tel succès, remarquent qu’au-delà d’un véritable engouement pour l’Évangile, certaines populations cherchent seulement dans le protestantisme une manière d’échapper au catholicisme. Certains fuient une morale oppressante (en Charente), d’autres un autoritarisme devenu insupportable. D’autres encore s’éloignent des exigences financières (en Haut-Limousin). Napoléon Roussel l’écrit dans l’« Évangéliste » : « une grande partie de la foule vient plus par antipathie pour le “romanismeˮ que par son amour pour l’Évangile ».

 

Bibliographie :

-Samuel Mours, Un siècle d’évangélisation en France, Tome 1, 1963.

-Gustave Lagny, Réveil à Paris et les diaconesses de Reuilly, Olivétan, 2008.


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