Qu’est-ce qu’une « bonne conscience » ?
Stéphane Zehr

Dans sa première lettre, Paul exhorte Timothée à « garder la foi » et une « bonne conscience ». Il va plus loin, et fait de cette « bonne conscience » une condition pour garder la foi : « Cette conscience, certains l’ont perdue, et ont fait naufrage quant à la foi » (1Tm 1.19).

Quelle est donc cette bonne conscience dont le thème structure cette épître, et qu’il nous faut conserver à tout prix ?

Une conscience sans reproche

La « conscience » désigne chez Paul l’instance qui exerce en l’homme le jugement moral. Alors qu’elle s’applique, continuellement, à évaluer la teneur de nos actions, la conscience remplit une fonction de « témoin » : c’est elle qui instruit l’esprit de l’homme sur son état devant Dieu.

La métaphore juridique introduit aussi l’idée d’un procès. En raison de la désobéissance d’Adam, la conscience est séparée de Dieu : elle informe l’homme qu’il est en tort sur le plan d’une certaine justice, mais échoue à le guider vers le Bien. Elle « témoigne » contre l’homme d’un côté, en cherchant à le justifier de l’autre (Rm 2.15). Son témoignage est d’abord celui d’une mauvaise conscience, traduit par un sentiment de culpabilité. De là naissent toutes les morales et tous les rites de purification : l’homme construit des principes auxquels il se soumet dans l’espoir d’apaiser sa conscience.

La « bonne conscience » dont parle Paul apparaît d’abord comme une conscience qui ne nous reproche rien. Le juif et le païen vivent dans l’esclavage de la culpabilité. Même les sacrifices de l’Ancienne Alliance, s’ils procuraient une certaine pureté extérieure, n’apportaient pas la purification intérieure ; seul le sang de Christ, dont les effets se reçoivent par la foi, lave la conscience et la soulage du poids des fautes commises (Hé 10.22).

Un guide incertain

Le problème de la bonne conscience n’est pas pour autant résolu. Ce n’est pas parce que notre conscience ne nous reproche rien que Dieu nous approuve ; elle peut être endurcie par l’habitude au mal ou reprocher des choses que Dieu ne condamne pas. Si elle est purifiée, objectivement, par le sacrifice de Christ, elle reste, subjectivement, soumise aux effets du péché : elle demeure « plastique », influençable, conditionnée par notre éducation, la religion et l’air du temps. Une « bonne conscience » sera donc aussi une conscience réglée par la Parole. Ainsi, Paul appelle consciences « faibles » les consciences chrétiennes faussées dont le jugement est encore orienté par des conceptions héritées de leur vie ancienne.

L’exemple des prescriptions alimentaires en 1 Timothée 4

Parmi les cas de consciences faussées présentés dans la 1ère Epitre à Timothée se trouvent l’interdiction du mariage et les discriminations alimentaires.

Chaque communauté humaine génère ses interdits alimentaires. Païens et juifs convertis avaient donc une conscience sensibilisée à ce sujet. Sur un plan différent, nos contemporains font de même : les nouvelles prescriptions alimentaires ne visent plus le salut de l’homme, mais le salut du corps par le culte de la santé, dans l’espoir de repousser l’échéance de la mort, comme l’a montré Robert Redekerii. Le principe reste identique : on déduit des promesses de bien-être, de longévité, d’une pratique rituelle discriminant du « pur » et de « l’impur ».

Pour l’apôtre, se soumettre à des « lois » alimentaires, est le signe d’une conscience « faible », qui vit dans la crainte, ou d’une conscience « souillée », qui cherche la pureté intérieure par une pratique extérieure. A ce titre, il y a méconnaissance de l’enseignement de Christ : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme; mais ce qui sort de la bouche, c’est ce qui souille l’homme » (Mt 15.11). Les prescriptions alimentaires sont des « commandements d’homme », qui sous une apparence de sagesse (ou d’efficacité), ne servent qu’à flatter la chair et n’apportent aucune pureté réelle : seul le sang de Christ, par la foi, peut nous affranchir de la crainte de la maladie ou du sentiment d’impureté.

Pour autant, Paul ne juge pas les consciences faibles avec sévérité ; il invite à la tolérance, espérant que la Parole leur révèle la plénitude de la grâce et les libère progressivement. En ce sens, il accepte que par acquis de conscience, personnellement, et dans l’humilité, un homme s’abstienne de certaines nourritures, car sa conscience l’y contraint. Par contre, il use de la dernière virulence envers ceux qui érigent leur faiblesse en enseignement.

La mauvaise conscience est mère de toutes les hérésies

Les faux docteurs, « qui portent la marque de la flétrissure dans leur propre conscience », sont ceux qui érigent une erreur ou une faiblesse de leur conscience, en loi pour les autres. Car le but de l’apôtre est d’amener les consciences à la liberté vis-à-vis des pratiques religieuses qui les aliènent et ne sont d’aucune utilité pour le salut. Le faux docteur  possède une conscience flétrie, car, plutôt que de reconnaître qu’elle est mal orientée et a besoin de purification, il amène ceux qui l’écoutent sous le même joug que lui. Dès lors, sa doctrine est une « doctrine de démon » ; au lieu de conduire à une plus grande révélation de l’œuvre purificatrice de Christ, il ramène l’autre sous la Loi, et donc sous la malédiction.

On comprend mieux pourquoi Calvin faisait de la « mauvaise conscience » la mère de toutes les hérésies, et principalement des hérésies légalistes ou ritualistes. Le rite alimentaire, sous sa forme religieuse ou profane, ancienne ou moderne, les jeûnes symboliques qui fleurissent dans le protestantisme, font obstacle à une pleine révélation de l’œuvre de Christ et maintiennent dans la servitude. Ce dont nous devons nous purifier et qui nous souille, devant Dieu, c’est ce qui « sort de notre bouche » : les discours qui justifient les conceptions faussées que nous avons de la pureté, notamment dans le domaine alimentaire.

En se purifiant par la foi, le croyant n’est plus asservi aux erreurs de sa conscience ; il n’appelle plus mal ce que Dieu juge bon, et vice versa ; il conserve le « mystère de la foi » dans une « conscience pure ».