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À la découverte de… la stèle de Mésha

À l’occasion des journées européennes du patrimoine, le Collège de France organisait du 15 septembre au 19 octobre une exposition spéciale sur la stèle de Mésha : une pierre qui nous fait remonter plusieurs siècles en arrière et qui parle… d’Israël.

La reine des inscriptions sémitiques

Le bâtiment est élégant et digne, juste à côté de la Sorbonne. Nous sommes au Collège de France, l’un des établissements les plus prestigieux de la capitale, fondé en 1530. Nous entrons dans une salle spacieuse et tranquille où trône, au centre, une réplique exacte de la fameuse stèle. Sur celle-ci : une longue inscription relate les hauts faits de Mésha, roi de Moab, un ancien royaume à l’est de la mer Morte. « La reine des inscriptions sémitiques » selon le savant Ernest Renan. Mais pourquoi est-elle si spéciale ? « C’est le document le plus extraordinaire qu’on ait de cette région » indique Matthieu Richelle, professeur d’Ancien Testament à la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine et qui a participé à la préparation de l’exposition en tant qu’épigraphiste.

C’est le document le plus extraordinaire qu’on ait de cette région.

Matthieu Richelle

Matthieu Richelle décrypte la stèle devant un groupe d’étudiants.

Une inscription dont la découverte est digne d’un film d’Indiana Jones. Tout a commencé en 1868. La stèle est découverte sur le site de Dhibon par le missionnaire alsacien Frederick A. Klein, l’un des rares occidentaux à s’aventurer dans cette région peuplée en partie de bédouins, dans l’empire ottoman. Après la découverte, les négociations commencent pour l’acquérir, avec les Allemands en première ligne. Un jeune français de 23 ans, Charles Clermont-Ganneau, fait ses recherches de son côté et envoie un émissaire pour lui faire un croquis, puis un second émissaire pour faire « l’estampage » de la stèle. Il applique un papier sur la pierre, pour que les lettres gravées sur la stèle y impriment leur forme. Une action heureuse car, quelques temps après, les bédouins détruisent la pierre. Plusieurs théories existent, mais selon Clermont-Ganneau, ce fut pour éviter que l’objet ne tombe aux mains des Ottomans. « L’estampage est précieux car cela a été un sacré boulot pour reconstituer ce texte très ancien, sans voyelles » explique Matthieu Richelle. Le diplomate Clermont-Ganneau, après bien des efforts, parvient à récupérer et à assembler cinquante-sept fragments de la stèle brisée. En utilisant l’estampage, il comble les parties manquantes (un tiers à peu près) et parvient à reconstituer le texte. En 1875, la reconstitution de la stèle est installée au musée du Louvre.

La contrepartie d’un épisode de la Bible

Datée du IXe siècle avant Jésus-Christ et composée de trente-quatre lignes, la stèle est unique. « C’est fantastique car c’est la seule inscription de ce type et d’une telle longueur que l’on ait retrouvée dans la région. C’est l’équivalent d’un chapitre de la Bible » s’émerveille Matthieu Richelle. « Il y a la stèle de Tel Dan aussi, mais celle-ci est la plus impressionnante, avec le plus de liens avec la Bible ». En effet, une des choses frappantes sont les pratiques religieuses qui y sont évoquées, similaires à ce qu’on peut trouver dans la Bible. Il est question de « Kémosh », le dieu national moabite, dont la stèle mentionne des oracles. Mais surtout, c’est le premier cas certain où l’on mentionne le Dieu d’Israël, avec le tétragramme : YHWH. L’intérêt est là, le texte parle d’Israël et de Dieu. Il est la contrepartie d’un épisode relaté dans la Bible, dans le second livre des Rois, chapitre 3. Dans ce dernier, il est bien mention du roi Mésha, qui paie un tribut à Israël. Mais à la mort du roi Achab, Mésha se révolte. Joram, le successeur d’Achab en Israël, s’allie avec le roi d’Edom et le roi de Juda Josaphat. Ils lancent ensemble une expédition punitive contre Mésha. Après avoir consulté Elisée (versets 10-20), qui leur annonce leur victoire grâce à YHWH (v. 18-19), les rois alliés ravagent les villes de Moab (v. 25) et vont jusqu’à assiéger la dernière ville où se trouve Mésha. Le récit finit de manière abrupte et surprenante : le roi de Moab décide d’offrir en holocauste son fils sur la muraille et les Israélites quittent les lieux.

Le premier cas certain où l’on mentionne le Dieu d’Israël, avec le tétragramme YHWH.

Or, de son côté, la stèle met en avant les hauts faits du roi Mésha, qui a régné sur le pays de Moab vers 853-810. Il se vante d’avoir libéré son pays de l’emprise du royaume d’Israël, en particulier du roi Omri, qui avait pris le contrôle de la région au nord-est de la mer Morte, dans la première moitié du IXe siècle. Il mentionne qu’il a anéanti Israël, qu’il a combattu contre « l’homme de Gad », qu’il a pris « Néboh » contre Israël et va jusqu’à prendre « les foyers de l’autel » de YHWH. Bref, Mésha clame sa victoire. Les deux textes s’accordent sur le fait que Mésha cherche à libérer son pays du joug israélite. Mais la Bible insiste sur la quasi-destruction de Moab, sa révolte ayant eu des conséquences désastreuses. Alors, simple divergence d’opinion ? « Selon le spécialiste André Lemaire, il s’agirait plutôt d’un C.V. des hauts faits de Mésha » pointe Matthieu Richelle. Mésha se vanterait d’avoir réussi à reprendre le contrôle et le territoire occupé par Israël, profitant d’une période de faiblesse de celui-ci. Car ce que la stèle ne dit pas, c’est que, peu après, Israël subissait la pression du roi d’Aram, dans la Syrie actuelle. Selon le livre des Rois (2 Rois chapitre 10), YHWH, pour punir Israël, a permis qu’il soit attaqué par les Araméens. Les Moabites auraient profité de cet état d’affaiblissement. C’est la revanche de Mésha. La stèle nous rapporte donc « l’autre côté » de ce qui est décrit dans les Écritures. « Cette inscription nous permet une comparaison détaillée avec un chapitre de la Bible et toute une série d’idées et de pratiques religieuses d’Israël, c’est impressionnant » résume Matthieu Richelle.

Grâce à cette visite, nous effectuons un voyage dans le temps et dans la Bible. Mais même si l’exposition est malheureusement terminée, soyez rassurés : la stèle est toujours exposée au Louvre. Rendez-vous dans la Galerie d’Angoulême, salle 330, dans l’aile Ouest de la cour Carrée. Mais avant cela, pour les plus consciencieux, il serait utile de relire 2 Rois chapitre 3.

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Actuellement pasteur-implanteur à Beaumont-sur-Oise, Simon a fait ses études à la Faculté de Théologie de Vaux-sur-Seine. Il est aussi titulaire d'un master en journalisme de Sciences Po Grenoble. Belgo-américain, passionné par les langues et le sport, il est marié à Emmanuelle.

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