Bible et son univers

Actes 21.4 : une prophétie faillible ?

Dans le débat sur la cessation des dons apostoliques, Actes 21.4, dans lequel nous lisons à propos de disciples qui se trouvaient à Tyr qu’ils « disaient par l’Esprit à Paul de ne pas monter à Jérusalem », joue un rôle décisif : les tenants de la thèse de la prophétie faillible dans la nouvelle alliance, à l’instar de W. Grudem, y voient une indication sans détour du caractère faillible de la prophétie néo-testamentaire. Faut-il donc en conclure, comme ils le pensent, que ce verset clôt le débat en prouvant indubitablement leur thèse ? Rien n’est moins sûr !

Le contexte

Commençons par dire qu’il n’y a rien de très précis à tirer de la formulation grecque qui énonce assez vaguement que c’est « par l’Esprit » que les disciples de Tyr disaient à Paul de ne pas monter à Jérusalem. Ce qu’ils ont exactement prophétisé n’est pas clair à ce stade. À première lecture, il pourrait certes sembler que le contenu de leur prophétie était quelque chose du genre : « Ainsi parle le Saint-Esprit : Ne monte pas à Jérusalem ! » Et ce serait même la lecture la plus évidente de ce verset s’il n’y avait rien d’autre dans le contexte immédiat pour nous en faire douter.

Toutefois, deux déclarations encadrent, dans le contexte immédiat, ce résumé que Luc donne de ce qui s’est passé à Tyr, et me conduisent à adopter un point de vue différent :

  1. Actes 20.22-23 : « Moi, maintenant, lié par l’Esprit, je vais à Jérusalem, sans savoir ce qui m’y arrivera, sinon que, d’après ce que l’Esprit Saint m’atteste de ville en ville, des liens et des détresses m’y attendent ».  Nous trouvons là le clair témoignage de Paul que l’Esprit lui avait déjà révélé que des liens et des détresses l’attendaient à Jérusalem. Il ajoute immédiatement ceci : « je sais bien, moi que vous ne me reverrez plus » (v.25). Le texte souligne alors la réaction de ses auditeurs : « ils étaient surtout attristés parce qu’ils ne le reverraient plus » (v. 38).
  2. En Actes 21.10-11, nous voyons Agabus prophétiser très clairement ce qui arrivera à Paul à Jérusalem. « Les liens et les détresses » d’Actes 20.23 sont maintenant précisés. Agabus, venant vers Paul et ses collaborateurs, « prit la ceinture de Paul, se lia les pieds et les mains et dit : Voici ce que dit l’Esprit Saint ; l’homme à qui cette ceinture appartient, les Juifs le lieront ainsi à Jérusalem pour le livrer aux non-Juifs ». Nous avons là la prophétie proprement dite d’Agabus, formulée à la manière d’un prophète de l’Ancien Testament. Notons ici qu’Agabus n’est pas un prophète inconnu du lecteur du livre des Actes. Il nous a déjà été rapporté en 11.28 qu’Agabus s’était levé et avait annoncé par l’Esprit qu’il y aurait une grande famine sur toute la terre habitée, et qu’elle a eu lieu, en effet, sous l’empereur Claude. Agabus est donc déjà reconnu par Luc comme un véritable prophète de l’Éternel. Après la prophétie proprement dite vient alors la réaction de ceux qui entendent cela : cette fois, ce n’est plus seulement de la tristesse (qui prévalait en Ac 20, peut-être parce que Paul avait plus mis l’accent sur le fait qu’il ne les reverrait plus, plutôt que sur le fait qu’il allait être livré aux non-Juifs ; à ce moment-là il savait seulement assez vaguement que des liens et des détresses l’attendait à Jérusalem). Désormais, la réaction est beaucoup plus vive encore : « Après avoir entendu cela, nous le suppliâmes de ne pas monter à Jérusalem ».

Distinguer prophétie et réaction à la prophétie

Actes 21.4, dans le contexte d’Actes 20.22-38 et d’Actes 21.10-12, doit être compris comme une manière de parler peu précise de la part de Luc. Même si l’expression qu’il y emploie (« par l’Esprit ») est formellement la même qu’en Actes 11.28, le contexte rend clair qu’il faut distinguer, tout au long de ce voyage de Paul de Troas à Jérusalem, d’une part entre les révélations et prophéties sur la captivité à venir de Paul, et d’autre part les réactions de son entourage. En Actes 21.4, peut-être parce que ce n’est pas le but premier de Luc dans ce passage de traiter de la manière dont fonctionne les dons spirituels, mais plutôt de communiquer au lecteur, par ces répétitions, le sentiment d’une menace qui pèse sur Paul, Luc ne distingue pas clairement entre la prophétie elle-même et la réaction de ceux qui entendent la prophétie.

En Actes 21.4, Luc ne distingue pas clairement entre la prophétie elle-même et la réaction de ceux qui entendent la prophétie.

Thomas Schreiner l’explique ainsi : « Ce n’était pas l’objectif de Luc d’expliquer ici la nature précise de la prophétie, et il s’attendait naturellement à ce que ses lecteurs considèrent qu’une vraie prophétie ne se trompe jamais. Nous devons comprendre que le but de l’histoire n’est pas d’ouvrir une fenêtre sur la nature de la prophétie. Nous ne pouvons exiger de ce récit plus que ce qu’il n’est destiné à nous donner » (dans « The Miraculous Gifts and the Question of Cessationism »)

Le fait que rien dans la Bible n’atteste qu’un vrai prophète puisse se tromper lorsqu’il prophétise, et le fait que ni Paul ni Luc ne signale que ces prophètes s’étaient trompés, indique que ce n’était pas la prophétie en tant que telle qui disait à Paul de ne pas monter à Jérusalem, mais que les prophètes, prophétisant les liens et les détresses de Paul à Jérusalem (comme en 20.22-23 et en 21.11-12), l’ont aussi supplié de ne pas monter à Jérusalem (comme en 21.13).

Autrement dit encore, il faut comprendre Actes 21.4 comme un raccourci de langage. Luc « télescope » en une expression ce qu’il distingue bien quelques versets plus tôt et quelques versets plus tard : la prophétie et la réaction à la prophétie. Ce n’est pas un problème pour le lecteur attentif qui fait attention à l’ensemble du récit et qui ne se fixe pas sur un détail seulement.

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Pierre-Sovann Chauny est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence, et contributeur régulier de La Revue Réformée et du blog réformé évangélique Par La Foi. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est un époux et un père heureux.

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