Notre histoire

Chaque génération cherche le visage de Jésus (partie 1) : de l’Antiquité au Moyen-Âge

Qui était réellement Jésus ? À chaque époque, dans chaque culture, on s’en est fait une certaine image, parfois proche mais d’autres fois bien éloignée de l’image biblique. Au sein de cette galerie de portraits, l’Église a travaillé à construire et à transmettre l’image de celui qu’elle a reconnu, depuis le commencement, comme vrai Dieu et vrai homme. 

Jésus à travers le temps

Jésus, à travers le temps, règne. La victoire acquise, il l’exploite en se soumettant les puissances ; il leur arrache les hommes dont il a payé le rachat. Dans la Maison du Père, il prépare pour les siens une place, en attendant de revenir juger les vivants et les morts.

Mais la connaissance de Jésus, à travers le temps, connaît des états fort divers. Sur la terre, son nom reste un signe de contradiction. Qui est-il ? Nombreux sont ceux qui croient, et reconnaissent « Jésus Seigneur » ; mais tous n’obéissent pas à l’Évangile. Ceux qui vivent après Jésus-Christ (le calendrier le leur rappelle) se font beaucoup de « christologies » contradictoires ; certains se forgent une image de lui en rejetant le seul témoignage autorisé, le témoignage apostolique ; d’autres disent l’accepter, mais en partie, et le déforment ; ceux même qui reçoivent ce témoignage en vérité sont incapables d’en saisir toute la richesse et la complexité.

Il serait fastidieux le catalogue de toutes les erreurs, hérésies, contrefaçons, que l’histoire de la christologie doit recenser. Nous résumerons à très gros traits le devenir de la connaissance de Jésus à travers le temps, en cherchant quelles leçons en tirer. Les idées des docteurs nous intéresseront – elles sont souvent, après quelques générations, celles de tout le monde – mais aussi la façon dont le peuple des fidèles (et des infidèles) a vu Jésus, et la façon dont les artistes, ces témoins privilégiés de leur époque, l’ont représenté.

Dieu dans la chair

Les chrétiens de l’antiquité (jusqu’en 500, environ), s’efforcent de dire correctement le mystère révélé de Jésus, Dieu et homme. Les païens se moquent quand ils ne persécutent pas : on a retrouvé un graffiti blasphématoire au Mont Palatin, qui donne au Crucifié une tête d’âne. Le danger le plus grand ne vient pas de leur côté, mais de faux docteurs, les antichrists gnostiques. Les gnostiques évaporent l’humanité de Jésus en simple apparence (c’est l’hérésie docète, du mot qui signifie « sembler »), parce qu’ils sont lourdement dualistes et confondent la matière et le mal. Les gnostiques encore, puis des hommes qui se proclameront orthodoxes, abaissent la divinité de Jésus à un niveau inférieur : il est dieu, mais non pas Dieu ; le Fils est semblable au Père, Premier Principe, mais non pas un seul être avec Lui. Contre ces déviations, les Pères de l’Église combattent et persévèrent dans la doctrine des apôtres. À la fin du 2e siècle, Irénée et Tertullien réfutent les systèmes gnostiques et insistent sur la venue en chair. En 325, le Concile de Nicée trouve des formules définitives pour confesser la pleine divinité de Jésus-Christ :

Le Fils unique de Dieu

né du Père avant tous les siècles

Dieu de Dieu

Lumière de Lumière

vrai Dieu de vrai Dieu

engendré non pas créé

consubstantiel au Père…

En 451, on retrouve l’équilibre de la révélation même dans le balancement des clauses du Symbole de Chalcédoine :

parfait quant à la divinité, et parfait quant à l’humanité,

vraiment Dieu et vraiment homme…

un seul et même Christ, le Fils, le Seigneur,

le Fils Unique, en deux natures,

sans mélange, sans transformation, sans division, sans séparation…

Pour tous les orthodoxes, docteurs et fidèles, Jésus-Christ est d’abord Dieu descendu dans la chair ; la consistance propre de son humanité n’attire guère l’attention. Pour les uns, Jésus est avant tout le Verbe (Logos) qui déploie pour tous l’ordre éternel de la Vérité, lui qu’autrefois ont pressenti les philosophes. Pour le plus grand nombre, il est le porteur, l’infuseur de la vie divine dans le corps de l’humanité ; il triomphe par elle du diable, du pêché et de la mort. On le représente comme le Berger, l’Agneau, le poisson (ICHTHUS) et plus spécialement le dauphin, qui symbolise la résurrection. Avec le développement d’un mysticisme platonicien dans l’Église, le Christ devient de plus en plus l’échelle de Jacob (cf. Gn 28.12), qui nous divinise et nous permet de monter au ciel ; il nous le permet en nous enseignant la voie du renoncement et en nous faisant participer à ses mystères. Dans le même temps, la représentation du Christ se fait de plus en plus triomphale : c’est le Roi des rois, Soleil invaincu, qui rayonne solennellement la vie.

Le modèle d’imitation mystique

Du 6e siècle aux temps modernes, le christianisme est religion fermement établie ; les hérésies christologiques sont extirpées manu militari. La représentation qui domine d’abord, c’est celle du Christ en majesté, comme on voit au tympan des églises romanes : c’est toujours la tradition du triomphe seigneurial de Jésus, mais on pense moins à la communication de sa vie qu’a l’autorité de ses jugements. Engendre-t-il plus de paix ou plus de peur ? On implore sa miséricorde, et saint Anselme explique comment il peut transférer sur ses adorateurs obéissants la surabondance de ses mérites.

La suite et la fin du Moyen Âge, en Occident, montrent un déplacement du regard religieux. Déjà saint Bernard, au 12e siècle, insiste de façon nouvelle sur l’humanité de Jésus. Le crucifix se répand à partir du 11e siècle ; à partir du siècle suivant, et de plus en plus, on ose représenter la souffrance du Crucifié. C’est la mort de Jésus que l’on contemple, et surtout comme un modèle à reproduire. De puissants courants spirituels portent de nouvelles formes de dévotion : l’affectivité domine, au bord, parfois, de la sensualité. Il s’agit de cultiver l’imitation de Jésus-Christ, dans une recherche de conformation mystique à ses mortifications.

 

Prochainement sur point-theo.com, la suite de cet article : « Chaque génération cherche le visage de Jésus : de la Renaissance à l’époque moderne ».

[Cet article est paru à l’origine dans la revue Ichthus 1973/29-30 et publié avec l’accord de l’auteur.]

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Professeur émérite de théologie systématique et philosophie, doyen honoraire, de la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine.

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