Jean Vanier : éloge de la fragilité et de la douceur

Jean Vanier : éloge de la fragilité et de la douceur

La voix est douce, le regard chaleureux. Dans un monde où tout le monde veut s’imposer à l’autre avec autorité et force, Jean Vanier faisait figure d’extra-terrestre. Ce fervent catholique a dédié sa vie à l’autre et tout particulièrement aux personnes avec une déficience intellectuelle, à travers son association l’Arche. Il s’est éteint le 7 mai 2019, à l’âge de 90 ans. Petit éloge pour un homme simple et doux qui portait un véritable trésor d’amour et de tendresse en lui.

« Nous portons ce trésor de lumière dans des vases d’argile » (2 Co 4.7), c’est par ces mots que l’apôtre Paul décrivait son ministère auprès des Corinthiens. C’est ainsi que l’on pourrait également décrire celui de Jean Vanier. Cet homme, au parcours étonnant, s’est mis au service des plus petits et a vécu auprès d’eux pendant près de 60 ans. Il a aimé les petits avec leur pauvreté, leurs brisures, leur fragilité. Parce qu’il voyait aussi en eux leur beauté, leur lumière. « Par la relation avec le pauvre, le faible ou l’enfant, le cœur, la compassion et la bonté sont éveillés, et une unité intérieure nouvelle s’établit entre le corps et l’âme. Comme si la tension entre l’intelligence et le corps trouvait une résolution mystérieuse dans cette présence au pauvre » insistait-il. « Rien n’était plus précieux pour lui que de témoigner que les plus pauvres et les plus rejetés des hommes sont particulièrement aimés de Dieu, afin peut-être de convertir les regards et, sans faire forcément de grandes choses, d’inventer des voies pour vivre et agir ensemble » résument les journalistes de la Croix. Un homme rempli d’amour, mais aussi d’humilité : « l’amour ce n’est pas de faire des choses extraordinaires, mais de faire des choses ordinaires avec tendresse » rappelait-il.

 

 

Un long et beau voyage

Né en 1928 d’un père diplomate canadien, quatrième d’une famille de cinq enfants, Jean Vanier grandit en Angleterre. À treize ans, en 1942, il entre au collège de la Royal Navy. Il passe quatre ans à servir dans la marine anglaise, en pleine guerre, témoin pour la première fois d’une humanité blessée. Il s’engage dans la marine canadienne, en tant qu’officier sur un porte-avion. Un monde où la faiblesse était à bannir. Il démissionne en 1950. Il part étudier la philosophie et la théologie à l’Institut Catholique de Paris. Il fait la rencontre du Père dominicain Thomas Philippe, qui marque un tournant dans sa vie et le début d’une longue amitié. Il soutiendra par la suite sa thèse sur l’éthique d’Aristote en 1962. Il commence alors un cheminement spirituel pour vivre pleinement évangile au quotidien.

En 1964, Jean Vanier est touché par la détresse de deux hommes porteurs d’un handicap mental. Il décide de vivre avec eux.

En 1964, en visite à l’asile psychiatrique de Saint-Jean-les-Deux-Jumeaux, il est touché par la détresse de deux hommes porteurs d’un handicap mental. Il décide de vivre avec eux. Il achète à Trosly-Breuil, près de Paris, une petite maison pour les accueillir, un lieu qu’il baptise « L’Arche» en référence à l’arche de Noé. Il se rend compte du besoin de ces personnes, du besoin de leur donner son amitié, son être, plutôt que ses capacités. L’année suivante, de nouveaux lieux de vie s’ouvrent et des jeunes de France, du Canada, d’Angleterre et d’Allemagne le rejoignent et font ce choix de vivre avec des personnes avec un handicap mental. Dans ces lieux, des projets communautaires sont mis en place, où les personnes handicapées ont une place centrale et sont appelées à développer leurs dons. Le projet se répand dans d’autres pays et d’autres continents : en Amérique du Nord en 1969, en Inde en 1970, en Côte d’Ivoire en 1974, en Haïti en 1975, en Australie en 1978…

Un rayonnement international et la reconnaissance

Dès 1970 il anime des conférences dans le monde entier, pour sensibiliser les personnes, en particulier les jeunes, et parler de l’expérience de l’Arche. Il s’est battu pour que les personnes en situation de handicap soient considérées dans toute leur dignité d’êtres humains. Jean Vanier a vu dans ces personnes leur humanité, et a vu en eux cette image de Dieu, à protéger, à valoriser.

Jean Vanier fonde également l’association Foi et Lumière en 1971 : une organisation qui vise à créer des liens d’amitié entre des personnes touchées par le handicap mental. Ce réseau chrétien, revendique près de 1500 « communautés de rencontre » organisant des temps de prière, de pèlerinage et de fête dans quelque 80 pays. Auteur de nombreux livres, Jean Vanier a obtenu de multiples prix et récompenses. Parmi eux, il a été commandeur de la Légion d’honneur en 2015 et lauréat du prix Templeton en 2015 (décerné avant lui à Mère Teresa, au dalaï-lama ou encore à Desmond Tutu). Aujourd’hui, L’Arche est constituée de 147 communautés réparties sur les cinq continents, dont 32 en France qui sont reconnues comme établissements médico-sociaux. Elle compte plus de 5 000 membres.

Le monde sera changé par les gens humiliés et rejetés.

Jean Vanier

Le message de Jean Vanier

Jean Vanier, durant toute sa vie a fait l’éloge de la fragilité et de l’ouverture à l’autre. Il affirmait d’ailleurs que « le monde sera changé par les gens humiliés et rejetés. » Il a rappelé, à l’occasion de ses quatre-vingt dix ans, dix règles de vie, en insistant sur ce qui faisait de nous des êtres humains. Ce qui fait de nous des êtres humains, c’est le fait d’accepter la réalité de notre corps, de reconnaître notre fragilité, de parler de nos émotions, de nos difficultés. « L’amour est lié à la faiblesse » selon le théologien catholique. Alors que nous sommes dans une ère de communication, Jean Vanier aimait rappeler qu’il est nécessaire d’être des personnes de présence à l’autre. L’être humain est un être qui est relié à l’autre, d’où l’importance de s’intéresser à l’histoire de notre prochain. Plutôt que de changer l’autre, il s’agit de le rencontrer, de l’écouter, d’écouter son histoire, ses peines, ce que son cœur désire et de reconnaître les dons de l’autre. J’ai besoin de l’autre parce son histoire est différente de la mienne. Je dois être humble avec ma propre histoire, et me demander : quelle est la peur qu’elle contient ?

La foi chrétienne n’est pas un idéal déconnecté du réel : elle est une rencontre avec Jésus qui nous invite à vivre des rencontres avec d’autres dans l’humilité et la réalité.

Jean Vanier

Jean Vanier nous encourage aussi à écouter notre désir profond et de le suivre. Cette idée d’infini et de transcendance est en nous, cela nous rend insatisfait du fini. Quel est notre grand désir intérieur ? Ceci, en se rappelant de la réalité de la mort : nous sommes justes de passagers dans ce voyage. Jean Vanier était un homme de foi, mais qui a su la vivre de manière concrète. Comme il le disait : « la foi chrétienne n’est pas un idéal déconnecté du réel : elle est une rencontre avec Jésus qui nous invite à vivre des rencontres avec d’autres dans l’humilité et la réalité »

Depuis juillet 2010 il n’avait plus de responsabilités directes au sein de l’Arche, mais il continuait d’intervenir dans des conférences et des colloques et d’écrire des ouvrages. Il était affaibli par un cancer depuis quelques semaines. Selon l’Arche, Jean Vanier « s’est éteint tranquillement cette nuit, entouré de quelques proches. » Le vase d’argile a été brisé, mais le trésor de lumière subsiste.

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