Témoignage et dialogue interreligieux : quelle approche ?

Témoignage et dialogue interreligieux : quelle approche ?
Erwan Cloarec
Auteur:

Comment aimer celui qui professe une autre religion que la mienne et témoigner de ma foi auprès de lui ? Quelle attitude et quelle approche avoir à l’égard de cette personne, qui croit autrement que moi, mais pourtant bien souvent, visiblement, tout aussi sincèrement que moi ?

Face à ces questions, en situation, nous sommes en effet souvent pris en tension entre le désir d’un dialogue sincère, d’une écoute respectueuse (et l’enjeu simplement, dans certains contextes, d’apprendre à « vivre ensemble »), et la volonté, dans le même temps, d’amener ce prochain différent à la découverte de l’Évangile. En tout cela, comment faire pour bien faire ?

La perspective tripolaire des religions

D’un point de vue missiologique, l’approche de la perspective tripolaire des religions (théorie popularisée par Paul Hiebert) peut être intéressante. Elle permet de rejoindre l’autre là où il en est, en portant à la fois un regard équilibré et respectueux quant à sa foi, sans renoncer à la nécessité de lui annoncer Christ. J’aimerais dans cet article vous la présenter comme un outil utile pour toute situation de témoignage ou de dialogue interreligieux.

Dans cette approche, les différentes religions, à travers l’histoire et le monde, sont marquées invariablement par trois dimensions qu’il faut apprendre à tenir ensemble. Premièrement, les religions possèdent des aspects « divins » , tout un ensemble de caractéristiques qui ressemblent à la foi biblique. Et qu’il nous faut apprendre à honorer comme tels. Deuxièmement, elles contiennent des aspects « humains » : des aspirations, des constructions et toutes sortes de projections qui sont en réalité purement humaines. Enfin, elles présentent, dans le même temps, des dimensions « démoniaques » : leurs systèmes de représentation peuvent être utilisés par des démons pour duper et éloigner l’homme de son créateur. La thèse est la suivante : c’est à la condition de maintenir ensemble ces trois dimensions (paradoxales) dans le dialogue interreligieux que nous pourrons parler d’une manière juste de la foi de son interlocuteur, et d’une manière féconde de celle qui nous anime. Explication.

La religion dans ses aspects “divins” 

Cette première dimension, ou phase dans le dialogue est capitale. Fondatrice. Elle permet d’assumer sereinement, et bibliquement, que les religions du monde portent en elle-même des traces de Dieu : des traces de beau, de bon et de vrai. Elles regorgent en effet d’éléments de lucidité quant au Dieu créateur, de composantes de vérité puisées à la source de la révélation naturelle (Romains 1), et dans le creux de la conscience de chaque homme, persistance de l’image de Dieu (Romains 2). Et parfois aussi, il est utile de le rappeler, elles se trouvent être nourries d’emprunts directs à la révélation biblique (concepts et narrations). C’est le cas typiquement de l’Islam, et a fortiori du judaïsme avec lequel nous partageons de larges pans de la révélation biblique.

Ainsi cette vérité selon laquelle nous pouvons légitimement attester du fait qu’il y a du bon, du beau, du vrai dans les religions du monde correspond à une vérité largement attestée dans l’histoire de l’Église (tant dans les traditions réformées, luthériennes ou catholiques). À ce sujet, la déclaration Dominus Iesus de l’Église catholique est intéressante. En effet, après avoir affirmé l’unicité du Christ, unique médiateur du salut (contre la tentation relativiste), elle reconnaît qu’il y a dans les religions des trésors de sagesse et de spiritualité qu’il nous faut apprendre à accueillir, sans adultérer pour autant notre foi.

La religion dans ses aspects “humains”

Dans le même temps, les religions sont humaines. Elles le sont dans ce sens où elles sont tout naturellement des propositions et des projections humaines. Des constructions qui traduisent fondamentalement, je crois, le soupir et l’élan religieux d’hommes et de femmes perdues, en quête de sens et d’espérance. Le fait d’une humanité tâtonnant dans l’obscurité, pour reprendre le langage paulinien, mais en quête. En quête à cause d’un manque profond. Des êtres avides obéissant à une aspiration intérieure provenant de cette image de Dieu enfouie et en attente de son dévoilement. Sommes-nous capables d’exprimer et de relever cela dans le regard que nous portons sur celui qui, en face de moi, a trouvé les moyens qu’il a pu, humainement, pour signifier Dieu ? Le rejoindre, avec empathie, solidaire dans notre humanité commune et par l’amour du Christ qui nous porte maintenant vers lui.

La religion dans ses aspects démoniaques

Enfin, et il faut en attester aussi, quand bien même le dire est tout sauf politiquement correct: les religions sont dans le même temps de nature démoniaque. Elles sont inspirées dans leurs erreurs, leurs mensonges, leur système d’enfermement par l’action de puissances ténébreuses. Et de manière plus explicite encore, dans la spiritualité occulte qui peut les traverser (empiriquement à des degrés divers selon les religions, les cultures et les pratiques). L’ouverture et l’exposition à ces forces spirituelles sera certainement plus marquée par exemple dans un contexte animiste (dans l’Islam populaire notamment) que dans nos contrées rationalisantes. Cette dimension démoniaque à l’œuvre dans les religions correspond typiquement à ce qu’exprime Paul en 1 Corinthiens 8-10 en rapport avec la problématique des viandes sacrifiées aux idoles. Après avoir signifié que les idoles n’ont pas de substance en elles-mêmes (ne sont rien), et réaffirmé la vérité biblique de l’unicité de Dieu, Paul exprime que sous la réalité des idoles se cachent des démons. Et qu’en sacrifiant de la viande à ces idoles, on peut se trouver en communion avec ces réalités occultes.

Conclusion

Aussi paradoxal et peut-être déroutant que cela puisse paraître, ces trois aspects (divins, humains et démoniaques) sont à l’œuvre dans les religions et spiritualités du monde. Et prendre conscience de cette complexité du phénomène religieux nous aidera à approcher notre prochain d’une autre religion avec sensibilité, nuance et vérité. Sans dresser de lui une caricature ou être dans une logique de rupture, au risque de le perdre. Mais partant de ce qu’il est, et de ce qu’il porte déjà en lui de soupir juste et de traces de vérité, aller à sa rencontre dans une démarche empreinte d’amour et de respect. C’est là, je crois, une approche missiologique authentiquement évangélique. Là que notre fidélité est attendue.

Pour aller plus loin

Erwan Cloarec, “Dialogue interreligieux : entre désir d’ouverture et fidélité, comment se situer ?”, CEP 104, 2017, p. 21‑34.

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