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Nos clivages au risque de l’Evangile

Qui se souvient de l’ « affaire de la robe » qui, sur internet, a divisé le monde en 2015[1] ? A l’origine de ce débat « viral », une photo mise en ligne qui montrait une robe… que certains voyaient bleue et noire, tandis que d’autres la voyaient blanche et dorée. Le phénomène était frappant, parce que les perceptions étaient presque toujours tranchées : on voyait la robe clairement et absolument bleue et noire… ou évidemment et indiscutablement blanche et dorée ! Derrière ce « débat », un phénomène optique selon lequel, dans certaines conditions de luminosité, face à des couleurs et teintes qu’il perçoit comme irréconciliables, le cerveau fait un arbitrage… qui varie en fonction des personnes.

Cette « affaire » est une parabole pour notre époque. Elle illustre à merveille combien deux personnes peuvent avoir sous leurs yeux une même réalité mais la percevoir de façon entièrement différente. Cela n’est pas moins vrai pour les chrétiens, et c’est d’ailleurs cette réalité au sein de l’Église que j’aimerais évoquer ici.

L’expérience troublante d’un binational

J’ai vécu quelque chose de ce phénomène en regardant, en 2016, le discours d’investiture du président américain alors fraîchement élu, Donald Trump. Le 45e président des États-Unis y parlait du « carnage américain » qui résultait selon lui des gangs, de la drogue, des délocalisations et d’une immigration incontrôlée, avant de poursuivre : « A partir de maintenant, ce sera strictement (…) l’Amérique d’abord (…) et jamais, jamais, je ne vous décevrai[2]. » Ce discours de victoire venait clore une campagne qui s’était construite, depuis la déclaration de candidature du milliardaire, sur la promesse de bâtir un mur entre les États-Unis et le Mexique et l’interdiction à toute personne musulmane d’entrer sur le territoire américain.

En tant que binational franco-américain, je suis vraisemblablement plus sensible à ce qui se passe outre-atlantique que la plupart de mes compatriotes français. Mais ce qui me frappa suite à ce discours furent les réactions polarisées de mes amis chrétiens, aux États-Unis et même en France. Pour ma part, j’étais de ceux qui trouvèrent ce discours viscéralement choquant, porteur d’idolâtrie nationaliste et d’une xénophobie qui me paraissait radicalement opposées à l’Évangile. Mais je constatai que certains frères et sœurs chrétiens, que j’estime et avec qui je partage des convictions essentielles par ailleurs, réagissaient à l’opposé, voyant dans ce discours l’expression d’un homme qui, enfin, écoutait les petites gens exclues de la mondialisation et du politiquement correct, leur redonnait du courage et de la dignité, et n’hésitaient pas à s’opposer à des puissances commerciales et idéologiques asservissantes.

Comment est-il possible que des chrétiens qui partagent des convictions essentielles et une communion avec Dieu par le Saint-Esprit puissent avoir une perception aussi différente des mêmes événements ?

Cet exemple a suscité pour moi cette question, qui est souvent ressurgie dans d’autres contextes ces dernières années : comment est-il possible que des chrétiens qui partagent des convictions essentielles et une communion avec Dieu par le Saint-Esprit puissent avoir une perception aussi différente des mêmes événements ?

Nos clivages évangéliques

A bien des égards, quoiqu’à plus petite échelle, on peut faire un constat similaire dans le monde évangélique français. Nous avons les mêmes événements sous les yeux[3], mais nos enthousiasmes et nos indignations sont souvent opposés. Pour donner quelques exemples, qu’est-ce qui nous choque le plus ? Des militants d’extrême-droite ou des militants transgenre ? Les violences et blocages commis lors des manifestations des « Gilets Jaunes » ou leur répression policière ? Les privations de liberté décidées dans le cadre de la crise sanitaire ou le refus de se solidariser avec une campagne nationale de vaccination ? Ou, pour prendre un exemple très actuel au moment où j’écris ces lignes, est-on de ceux qui « ne comprennent pas » que des chrétiens puissent voter pour le président sortant ou de ceux qui « ne comprennent pas » que des chrétiens puissent voter pour sa rivale du second tour ?

Nous avons les mêmes événements sous les yeux, mais nos enthousiasmes et nos indignations sont souvent opposés.

Pour chacun de ces exemples, chacun fait spontanément un arbitrage selon lequel il ou elle sélectionne ce qui s’accorde plus confortablement avec sa vision du monde. D’ailleurs, en y regardant de plus près, ce ne sont pas tant les désaccords qui me frappent dans les exemples précédents, que la hiérarchie des valeurs. Ainsi, sans doute la plupart des chrétiens sont-ils d’accord que toute violence est regrettable, qu’elle vienne de manifestants ou de policiers. Tous ou presque seront d’accord qu’il est souhaitable dans l’absolu que chacun puisse accéder à tous les lieux publics indépendamment du fait d’avoir reçu un vaccin. Tous ou presque conviendront, du moins en théorie, que le racisme doit être rejeté ;  la grande majorité conviendra dans le même temps qu’il faut poser certaines limites à l’immigration. Ainsi, plus encore que de positionnements radicalement opposés, nos clivages viennent du fait que nous établissons une hiérarchie morale en fonction de nos préférences, notre arrière-plan, notre sensibilité : certes, on peut s’inquiéter de ceci, mais enfin ! N’est-ce pas cela qui est beaucoup plus inquiétant ? Certains voient la robe bleue et noire, d’autres la voient blanche et dorée.

Chacun fait spontanément un arbitrage selon lequel il ou elle sélectionne ce qui s’accorde plus confortablement avec sa vision du monde

En écrivant cela, je n’affirme nullement que toutes les idées et postures qui circulent dans le monde évangélique se valent. Certaines me paraissent, à la lumière des Écritures, plus porteuses de « beau et de vrai » que d’autres. Certaines idées doivent même, à la lumière de l’Évangile, être rejetées vigoureusement. Mais, dans le contexte d’une influence croissante des réseaux sociaux, je suis frappé de voir combien nous peinons à dépasser des clivages de plus en plus binaires, des identités passagères et souvent dérisoires mais dont nous nous revêtons comme signes identitaires au lieu de « revêtir le Christ » (Ga 3.27, Rm 13.14).

Sortir de l’impasse des choix binaires

Comment sortir de cette impasse ? Quelques lignes ne sauraient répondre adéquatement à cette question. J’aimerais simplement suggérer que l’Évangile nous fournit un fondement parfaitement solide pour appréhender avec confiance nos différences de perception et d’opinion.

L’Évangile me rappelle d’abord mes propres limites : je suis créé à l’image de Dieu, mais je ne suis pas Dieu. Ma connaissance est limitée. Je suis incapable de faire réellement le tour de chaque question. Reconnaître que la vie est complexe et souvent mystérieuse n’est pas un constat relativiste moderne, mais une sagesse biblique, qui ressort régulièrement des pages de l’Écriture. Ce rappel ne doit pas nous pousser à renoncer à nos convictions, que nous espérons forgées par l’intelligence et la foi. Mais il doit nous pousser à l’humilité. Nous faisons toujours le bon choix en cherchant à comprendre comment l’autre (qu’il soit chrétien ou non) pense, en évitant les caricatures, en étant prêt à accueillir ce que nous y trouverons de bon, ce qui peut nous faire avancer dans notre propre réflexion.

L’Évangile me rappelle d’abord mes propres limites

Ainsi, en relisant « au calme » et plusieurs années plus tard le discours de Donald Trump, je constate que j’y suis toujours hermétique… mais je comprends un peu mieux aujourd’hui pourquoi il a pu toucher certaines personnes qui, non sans raison, considèrent que l’idéologie libérale et relativiste qui domine l’Occident est souvent source de malheur, d’inégalité et de perte d’identité. Face à des discours sophistiqués qu’ils estiment creux et aliénants, certains ont préféré la parole crue d’un contestataire revendiqué. Je crois cette option du nationalisme populiste profondément malheureuse et incapable de résoudre les problèmes identifiés… mais je comprends un peu mieux, sans l’approuver, le choix que d’autres ont pu faire. Et je n’ai pas de réponse satisfaisante à certaines de leurs inquiétudes légitimes. Pour reprendre l’exemple de la robe, c’est comme si, en regardant l’image sous un jour différent, je percevais un peu les couleurs qui ne m’apparaissent normalement pas.

« Mais que chacun de vous soit toujours prêt à écouter, qu’il ne se hâte pas de parler, ni de se mettre en colère », nous enjoint l’apôtre Jacques (Jc 1.19). Je gage que si chaque chrétien cherche sincèrement et régulièrement à mettre en pratique cette exhortation, à nous rappeler nos limites et à assumer la complexité d’un monde créé par Dieu mais déchu en raison du péché, nous résisterons bien mieux à la polarisation simpliste de notre époque. Nous garderons des avis différents sur des sujets importants, mais pouvons espérer les vivre comme des débats fertiles et constructifs plutôt que comme des dialogues de sourds.

« Mais que chacun de vous soit toujours prêt à écouter, qu’il ne se hâte pas de parler, ni de se mettre en colère »

Ensuite, l’Évangile nous appelle à nous reconnaître pécheurs, totalement dépendants de la grâce de Dieu. Pouvons-nous vraiment aborder nos débats idéologiques en fanfaronnant, sûrs de nous et de notre supériorité, confiants en notre bon droit ? L’Évangile ne nous appelle-t-il pas à adopter la posture du publicain plutôt que du pharisien (Lc 18.9-14), et même à «  considérer les autres plus importants que soi » (Ph 2.3) ? Il me semble que le simple fait d’aborder les débats de notre temps avec l’humilité de celui ou celle qui se sait pécheur, indigne de la grâce, changerait radicalement la teneur de nos débats. Là encore, cela n’implique aucun renoncement à nos convictions, mais nous permet de les aborder avec une attitude qui tranche avec celle qui prévaut de nos jours, en particulier sur les réseaux sociaux.

Le simple fait d’aborder les débats de notre temps avec l’humilité de celui ou celle qui se sait pécheur, indigne de la grâce, changerait radicalement la teneur de nos débats

Enfin, l’Évangile nous assure qu’en Jésus-Christ, Dieu nous a pardonné et accepté, malgré nous – et c’est tout aussi vrai de notre frère ou sœur ! La rédemption nous pousse à voir en chaque disciple de Christ un cohéritier du salut, un frère ou une sœur que Dieu a intégré au sein du même peuple que moi. Elle nous conduit aussi à voir en chaque personne quelqu’un qui a besoin de Jésus-Christ. Peut-on vraiment, lorsqu’on a intégré cela, continuer à voir en l’autre un ennemi ou même un adversaire ? Et que se passerait-il si je décidais de prier pour mon frère ou ma sœur plutôt que de le fustiger ou de le caricaturer ? Si je reconnais en l’autre quelqu’un qui, au même titre que moi, a été pardonné et racheté, je pourrai vivre mes désaccords avec ce frère ou cette sœur dans la paix provenant de l’assurance que nous ne jouons plus ni notre vie, ni notre dignité, ni notre espérance.  Nous pouvons posément réfléchir à nos différences de perception et d’opinion sur le fondement sûr et inébranlable de la grâce de Dieu. L’unité chrétienne n’est-elle pas précisément cela, plutôt qu’un unanimisme aussi illusoire que superficiel ?

Nous pouvons posément réfléchir à nos différences de perception et d’opinion sur le fondement sûr et inébranlable de la grâce de Dieu

L’Évangile comme condition de possibilité d’un débat sain

Ainsi, loin d’être une échappatoire ou une fuite face aux débats qui agitent notre monde, l’Évangile est précisément le fondement objectif dont nous avons besoin. Là où notre maîtrise des enjeux semble désespérément limitée, l’Évangile nous invite à retrouver dans la crainte du Seigneur, dans la juste perception de notre condition humaine, et dans notre conscience aigüe de la grâce qui nous est offerte, les ressources nécessaires pour penser le monde et son actualité dans la sagesse et la paix.

[1] Voir https://www.lefigaro.fr/sciences/2015/05/15/01008-20150515ARTFIG00207-des-scientifiques-se-sont-penches-sur-le-mystere-de-la-robe-qui-changeait-de-couleur.php

Je dois cette analogie à mon collègue et ami Ryan Bennett, implanteur à Paris.

[2] https://fr.usembassy.gov/fr/discours-dinvestiture-du-president-donald-trump/

[3] Quoique cette affirmation doive être relativisée, tant les « chambres à échos » alimentées par les réseaux sociaux font que nos sources d’information divergent de plus en plus, et avec elles, leurs biais plus ou moins marqués.

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Matthieu Sanders, diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et de la FLTE, est pasteur de l'Eglise évangélique de Paris-Centre (AEEBLF). Il est également chargé de cours à la FLTE et à l'Institut Biblique de Nogent. Matthieu est l'auteur d'une Introduction à l'herméneutique biblique parue en 2015 aux éditions Edifac. Il est marié et père de trois enfants.

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