Que retenir du micmac politico-religieux à Protestants en fête ?

Un grand rassemblement protestant réussi, mais un petit couac avec le retrait du CNEF au dernier moment. Mais que s’est-il donc passé lors de l’événement « Protestants en fête » du mois dernier ? Et surtout que retenir de cet « incident politique » dans la famille protestante ?

Un événement pour marquer les 500 ans

Il y a un peu plus de deux semaines a eu lieu un événement censé marquer l’anniversaire du 500ème anniversaire de la Réforme : « Protestants en fête » (PEF). À Strasbourg, plus de 12 000 protestants et curieux se sont rassemblés pour fêter l’héritage commun de la Réforme, durant trois jours bien riches. A noter la présence de personnages publics éminents comme le ministre de l’Intérieur et chargé des cultes Gérard Collomb et le président élu allemand du Bundestag Wolfgang Schäuble. Au menu, une inauguration officielle au Conseil de l’Europe, un village des fraternités place Kléber (mais aussi places Gutenberg et Saint-Thomas), une centaine d’exposants, des conférences, une vingtaine de concerts (Impact et Glorious entre autres) et un culte impressionnant le dimanche, avec plus de 8000 personnes réunies au Zénith, une prédication du président de la Fédération Protestante de France (FPF) François Clavairoly et enfin une imposante chorale. Une réussite donc et un grand merci pour cette organisation. Mais, il y a eu un petit hic.

Le « couac » de communication

Le hic ce fut le retrait du Conseil National des Évangéliques de France (CNEF). Étienne Lhermenault, son président, n’est finalement pas venu. Et le stand du CNEF n’a pas été installé au village des Fraternités. Pourquoi un tel revirement ? Un message Facebook laconique du CNEF le vendredi 27 octobre à 16h16 en donne les raisons : « CNEF // Pour ne pas promouvoir une grâce à bon marché qui justifie le péché, le CNEF a décidé de se retirer de Protestants en fête. Culte inclusif et militance LGBT expliquent ce choix. #protestantsenfete » De quel militance LGBT parle-t-on ? D’abord c’était la présence de deux stands : le stand de l’Antenne inclusive de la paroisse luthérienne Saint Guillaume (de l’Union des Eglises Protestantes d’Alsace et de Lorraine) et le stand du Carrefour des Chrétiens Inclusifs (CCI), une association chrétienne qui organise des temps de retraite spirituelle pour les personnes LGBTI et leurs familles. Ensuite, c’était une table ronde, samedi 28 octobre de 10h30 à 11h, intitulée « Accueillir ce qui dérange », avec Pierre Bühler, professeur émérite de la Faculté de Théologie de Fribourg, Rémy Bethmont, professeur à Paris 8 de civilisation britannique et Joan Charras-Sancho, présidente de l’Antenne de Saint Guillaume. Finalement, c’était le culte inclusif du vendredi soir, célébré par plusieurs pasteurs alsaciens, avec comme prédicatrice la pasteur Carolina Costa de Genève. Des éléments trop militants LGBTI pour le CNEF. Mais l’organe représentatif des évangéliques n’était-il pas au courant au préalable de cette programmation ?

Et bien justement, le problème se situe avant tout dans la communication de la programmation. Procédons par étapes.

Étienne Lhermenault, président du CNEF, est alerté en juillet par le secrétaire général de la FPF Georges Michel d’une pression d’un lobby LGBT (ceux-ci se sont d’ailleurs défendu d’en être un) et est resté en alerte en attendant d’autres informations promises par le secrétaire général si cela évoluait. N’ayant reçu aucune information complémentaire, l’affaire semble classée pour le président du CNEF. Celui-ci reste pourtant aux aguets, vérifiant la programmation durant l’été. Suite à un tweet de l’organisation, le président parcourt le programme le 13 octobre sur le site de PEF et découvre ces trois événements dont il n’avait pas été tenu au courant.

De son côté, la présidente de l’Antenne inclusive de la paroisse Saint-Guillaume Joan Charras-Sancho propose successivement son stand, la table ronde et le culte inclusif à la FPF, pour lesquels elle reçoit l’accord de la Fédération. Pour le stand de l’Antenne, il est validé fin juin. La table ronde est quant à elle validée début juillet, mais le temps de parole seulement vers la mi-septembre. Enfin le culte inclusif. Celui-ci est d’abord présenté comme interreligieux et inclusif. Mais afin de ne pas froisser les évangéliques, le président de la FPF propose de revoir cela à la baisse : la décision est finalement prise d’un culte inclusif mais non militant. La programmation est mise en ligne sur le site de PEF, dans le courant du mois de septembre, avec l’inscription du culte inclusif.

Au début, « nous ne voulions pas monter au créneau » assure Étienne Lhermenault, mais la mention du culte inclusif est pour eux une grosse surprise. D’autre part le CNEF a, paraît-il, des liens avec certaines personnes dans l’organisation de PEF mais l’information n’est malheureusement pas passée. Malgré l’affirmation de non-militantisme de ce culte, le CNEF a senti une provocation. Ce qui a gêné le président, c’est aussi la table ronde, qui était « plus une apologie qu’un débat » selon lui, avec « trois personnes de la même ligne ». Le CNEF n’a pas pu laisser passer cela et a réagi. Il décida de rencontrer la FPF le 16 octobre pour exprimer sa décision : un retrait du président et du stand de l’événement PEF. Un retrait dit en privé aux organisateurs, avec une réaction forte de ces derniers. Le CNEF avertit aussi ses membres : 170 responsables d’unions ou d’œuvres et mise sur la discrétion. D’un autre côté, la décision est prise que le directeur général Clément Diedrichs aille tout de même à PEF : « mon retrait en tant que président était déjà suffisamment symbolique » explique Étienne Lhermenault, et ceci « pour garder un lien avec la FPF » précise le directeur général. Finalement, aucune « consigne » n’est donné aux membres du CNEF local, pour éviter « de mettre tout le monde dans l’embarras » continue Étienne Lhermenault. Malheureusement, l’information du retrait fuite via les journaux nationaux et dans les médias chrétiens. Ensuite, c’est la traînée de poudre.

Des conséquences fâcheuses

L’information est vite relayée dans les grands journaux : Le Figaro, La Croix, Libération s’en donnent à cœur joie. Quoi de mieux qu’une preuve de division lors d’un événement qui proclame la fraternité ? Les évangéliques, avec le CNEF en tête, sont mis au banc des accusés. Ils sont obligés de se défendre. Pourquoi un tel choix ? Pourquoi ne pas être resté ?  Clément Diedrichs répond :

« Cette manifestation devait mettre à l’honneur le Sola Scriptura. Les évangéliques croient que toute la Bible oriente notre vie et notre foi, que rien ne doit être écarté au prétexte de suivre les évolutions de la société, y compris sur l’homosexualité. Nous n’avons rien contre les personnes présentes sur le stand LGBTI. Mais nous ne sommes pas d’accord avec ceux des protestants qui, affirmant se référer à la Bible, sont dans une ouverture totale sans proposer un accompagnement vers un changement. Nous refusons d’édulcorer la notion de péché. Nous avons tous été pécheurs, par exemple égoïstes, et nous devons tous cheminer vers un changement. »

De son côté, le président du CNEF insiste sur le côté pastoral de cette décision : « Nous n’avions pas envie que les jeunes, car ils étaient nombreux lors de l’événement, entendent que tout se vaut. » Sur les réseaux sociaux, les commentaires à la fois de soutien et de colère fusent. Le CNEF décide de répondre brièvement, mais fermement sur sa position.

Nous regrettons que la direction du CNEF ait pris cette décision radicale. Cela montre une radicalisation de la direction du CNEF. Sa position ne nous paraît pas fondée, si ce n’est par des motifs d’homophobie, ce que nous ne voulons pas croire.

François Clavairoly

Ce qui n’aide pas la situation, c’est l’attitude du président de la FPF François Clavairoly. Son intervention dans un article du journal Libération le 27 octobre est acide : « Nous regrettons que la direction du CNEF ait pris cette décision radicale. Cela montre une radicalisation de la direction du CNEF. Sa position ne nous paraît pas fondée, si ce n’est par des motifs d’homophobie, ce que nous ne voulons pas croire.» Les termes « radicalisation » et « homophobie » sont lâchés. Un peu plus tard le 29 octobre, suite à des événements en Belgique, le secrétaire général de la FPF se lâche sur Twitter.

Cette fois-ci, c’est le terme « intégriste » qui est utilisé. « C’est du lynchage politique » répond Étienne Lhermenault. Celui-ci demande au président de la FPF de confirmer si ce sont bien les propos qu’il a tenus face à la journaliste de « Libé ». Sans réponse.

Une analyse délicate

Nous avons été naïfs dans la communication interne.

Étienne Lhermenault

Après quelques jours, l’analyse semble encore difficile. Mais ce qui en ressort d’abord c’est l’incompréhension qui a régné durant l’organisation et surtout la programmation de Protestants en fête. Chaque côté s’est senti trahi par l’autre, à cause de non-dits ou de « on pensait que vous saviez ». De son côté, le CNEF a senti qu’il n’avait pas eu d’autre choix, étant mis dans une position délicate par les organisateurs. Des erreurs de communications dans la programmation ont été faites par la FPF. Mais la communication discrète sur le retrait du CNEF était, quant à elle, impossible. « Nous avons été naïfs dans la communication interne » a reconnu Étienne Lhermenault.

D’ailleurs, avec cette fuite dans les médias, une certaine idée du « journalisme » peut être pointée du doigt : celui de sensationnalisme. Un phénomène malheureusement récurrent dans les milieux évangéliques et , finalement, assez normal : « un mouvement qui grandit doit s’attendre à une liberté de la presse, avec une certaine presse de caniveau », analyse Étienne Lhermenault. Malgré tout, un sentiment de tristesse reste attaché à ce qui s’est passé, de par la couverture médiatique qu’il a reçu.

Plusieurs questions en suspens

Après ce couac, dont tout le monde n’a pas été au courant, plusieurs questions sont tout de même soulevées. Tout d’abord celle de la représentativité. Parmi les évangéliques, l’acte du CNEF était courageux pour certains, ou mettait dans l’embarras pour d’autres. Sans imposer d’action aux autres, celle du CNEF avait une valeur particulière car c’est un organe représentatif. Toute le défi de la représentativité est là.

La démission d’un homme dont ce n’est pas la première incartade permettrait-elle un retour à zéro ?

Maintenant, il y a la question des relations avec la FPF. Le dialogue entre le CNEF et la Fédération est-il possible, à court et long terme ? « Après l’injure, nous reprendrons les discussions mais il faut que cela soit réglé avant. Si la parole du président de la FPF a dépassé sa pensée, il faut le dire » insiste Étienne Lhermenault. Avec la demande de démission de certains d’un côté et la volonté de rester attaché à la FPF de l’autre, la solution semble se cristalliser autour de la personne du président de la FPF François Clavairoly et de son avenir à la tête de la Fédération. La démission d’un homme dont ce n’est pas la première incartade permettrait-elle un retour à zéro ? Au-delà de cet événement, c’est la question du fonctionnement de la Fédération Protestante de France qui est posée pour ceux qui font partie des deux entités. Que signifie faire partie de cet ensemble si disparate ? Peut-être est-il temps de clarifier ce point.

En tout cas, hasard ou pas, les deux représentants de la FPF et du CNEF se sont retrouvés ce lundi 20 novembre. Étienne Lhermenault et François Clavairoly se sont vus et ont longuement discuté au Centre Évangélique d’Information et d’Action à Dammarie-les-Lys. Étienne Lhermenault était là, entre autres, pour tenir le stand du CNEF et François Clavairoly était de passage pour donner son soutien au stand de l’aumônerie de la FPF. Le dialogue n’est peut-être pas tout à fait rompu…

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