La voyante court-circuitée (1 Samuel 28.3-25)

1 Samuel 28.3-25 suscite la curiosité. Ce récit ne se contente pas de toucher au tabou de l’occultisme, il donne l’impression au lecteur pressé que la nécromancie (pratique qui consiste à interroger l’esprit des morts) est efficace : Samuel n’est-il pas remonté du séjour des morts ? Mais la conclusion est sans doute un peu hâtive.

Poussé par la peur

Pourquoi Saül est-il allé consulter une nécromancienne ? Les versets 5-6 nous font comprendre que c’est en dernier recours : la peur de l’ennemi le taraude ; il a tenté les moyens conventionnels pour recevoir une parole de Dieu, mais en vain. Il cherche donc un autre moyen…

Le contexte actuel fait peut-être ressortir un motif plus caché. 28.2, en effet, nous laisse dans l’expectative : David va-t-il rallier l’ennemi ? Saül avait déjà connu la peur des Philistins à l’époque de Goliath (17.11), mais, alors, David était dans son camp pour le rassurer (17.32) et vaincre. Désormais, David n’est plus de son côté ; il est même peut-être contre lui ! Avec David, Saül avait une solution. Sans David, c’est tout autre chose !

La rencontre avec la nécromancienne

Poussé par la peur, Saül recourt donc à une pratique qu’il a lui-même condamné dans le passé (v.3). Il veut interroger un mort : Samuel.

Notre texte est le seul passage biblique qui pénètre dans l’antre d’une medium. Mais ce qu’on y découvre va surprendre ! Arrêtons-nous au verset 12. Une traduction littérale dit : « La femme vit Samuel et elle cria d’une voix forte. Puis la femme s’adressa à Saül en disant : Pourquoi m’as-tu trompée ? Tu es Saül ! ». Un récent commentateur, D.T. Tsumura, a raison de souligner que la répétition du sujet (la femme) rend indépendantes les deux parties du verset[1]. Si la femme crie, ce n’est pas parce qu’elle reconnaît Saül, mais c’est parce qu’elle voit Samuel. Sa réaction peut surprendre. N’est-elle pas une professionnelle de la chose ?

Son cri traduit sa surprise, et peut-être sa peur, parce qu’une chose inhabituelle se déroule sous ses yeux : Samuel apparaît, et elle ne s’y attendait pas. Elle pensait sans doute communiquer avec (ou simuler ?) l’esprit de Samuel, comme d’habitude. Mais voilà que le défunt se présente en personne, un peu comme Moïse et Élie lors de la transfiguration (voir Mt 17.1-9 et par.). Elle comprend qu’une puissance supérieure est à l’œuvre pour la court-circuiter et accomplir bien au-delà de ce qu’elle sait faire. Elle se trouve mise sur la touche par celui qui seul est capable de faire remonter du séjour des morts (1 S 2.6). Ce n’est pas un hasard si elle est absente de la conversation entre Saül et Samuel. Ces deux-là parleront directement. Dieu n’a que faire d’une medium pour communiquer sa parole.

La voyante se trouve mise sur la touche par celui qui seul est capable de faire remonter du séjour des morts.

La nécromancienne réapparaît à l’issue de l’entretien. Elle propose un repas à un Saül prostré. Le moins qu’on puisse dire c’est que le recours à une medium ne lui a pas réussi. Loin de se calmer, sa peur s’est considérablement accrue : au début il a peur (v.5), puis très peur (v.20), et finalement il se retrouve terrorisé (v.21). La fin du récit le laisse dans une forme de léthargie, comme absent de lui-même, incapable de décider de se restaurer, s’enfonçant dans la nuit…

Est-ce que ça marche ?

Ce texte ne dit rien de l’éventuelle efficacité de la nécromancie. Il démontre plutôt la souveraine puissance du Seigneur, prenant la nécromancienne de court sur son propre terrain, relayant ses misérables techniques au rang d’inutilités, et décidant, même par-delà la mort, d’envoyer son prophète confirmer sa parole de jugement au roi déchu. Si le texte ne dit rien de l’efficacité de la nécromancie, il montre en revanche ses terribles conséquences sur celui qui s’en approche : Saül arrive mu par la peur, il repart, paralysé de terreur ! L’enseignement de ce passage ne fait donc pas exception dans le corpus biblique. À sa manière, il réaffirme les méfaits des pratiques occultes et redit la toute suffisance de la parole divine.

 


[1]D.T. Tsumura, The first book of Samuel, NICOT, Grand Rapids, Michigan, 2007, p 623-624