L’Église remise en question par la culture ?

L’Église remise en question par la culture ?
Clément Blanc

Il n’est pas difficile d’imaginer que l’Église peut avoir un rôle positif sur la culture dans laquelle elle vit. Mais est-ce que la culture non-chrétienne dans laquelle nous vivons a quelque chose à apprendre à l’Église ? Ou au contraire, devrions-nous protéger l’Église de toute influence extérieure ?

Une culture non-chrétienne au service de l’Église ?

Permettez-moi d’abord un petit détour : Henri Blocher, dans son commentaire de Genèse 1 à 3, s’interroge sur l’influence des travaux scientifiques sur l’exégèse du récit de la création. Il pose ainsi la question suivante : « Nous pouvons espérer, dans un effort de lucidité, rendre [l’influence des conclusions scientifiques] négligeable. Le devons-nous ? […] est-il juste de tenir compte des conclusions scientifiques […] dans l’interprétation de l’Église ?1 »

Pour répondre à cette question il fait la distinction entre un rôle magistériel et un rôle ministériel des travaux scientifiques. Il affirme que dans une exégèse évangélique, les travaux des archéologues ou des biologistes ne peuvent en aucun cas avoir un rôle magistériel. C’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas faire autorité. Ils ne peuvent pas dicter les conclusions du théologien. À l’inverse, il défend que les conclusions scientifiques peuvent avoir un rôle ministériel. C’est-à-dire qu’elles peuvent venir en aide au théologien en étant à son service.

Henri Blocher utilise cette distinction uniquement au sujet des conclusions scientifiques et de l’exégèse, mais il me semble que la même logique peut être suivie concernant l’Église et la culture. D’une part, la culture ambiante ne peut pas jouer de rôle magistériel pour l’Église. Ce n’est pas à notre société de dicter à l’Église ce qu’elle doit faire et ce qu’elle doit penser. Par contre, la culture a néanmoins le droit à la parole. C’est légitimement qu’elle peut être au service de l’Église en la questionnant et en lui apportant le fruit de sa réflexion. La culture, aussi « non-chrétienne » soit-elle, peut avoir un rôle ministériel pour l’Église.

Pourquoi est-ce souhaitable ?

Même après la chute, la création continue d’être la création de Dieu. Même profondément entachée par le péché, notre humanité continue de porter la marque de son Créateur (Jc 3.9). En cela, nous sommes invités à voir dans toute l’humanité des marques de la grâce de Dieu.

Chaque culture est marquée par le fruit du péché et même par l’influence du diable. Il ne s’agit donc évidemment pas de tout accepter, mais d’avoir un regard critique sur notre culture pour y discerner ce que Dieu y fait malgré la rébellion humaine.

Mais est-ce que cette logique n’est pas étrangère à la Bible elle-même ? Est-ce que Dieu n’a pas au contraire enseigné à son peuple de se distinguer autant que possible des autres cultures ? Bien sûr, Dieu demande à son peuple de vivre selon sa volonté et non selon les pratiques environnantes. On peut cependant noter que la Bible ne rejette pas ce que les autres cultures peuvent apporter de bon au peuple de Dieu. Cela va au-delà de chercher des « points de contact » pour annoncer l’Évangile (comme en Ac 17.16-34). À de multiples reprises des non-chrétiens sont sources d’apports positifs. Lors de la construction du Temple, c’est par exemple le roi de Tyr qui fournit les cèdres du Liban avec ses propres ouvriers parce qu’il « n’y a personne [en Israël] qui sache couper les arbres comme […] les Sidoniens. » (1 R 5.20). C’est également un tyrien qui fut en charge de la réalisation de tous les objets en bronze et en or du Temple (1 R 7.13-51). C’est au cœur de ce qu’il y a de plus saint que l’art étranger a été valorisé au-dessus de l’art d’Israël.

D’une manière particulièrement difficile à entendre pour Israël et pour l’Église, le comportement de ceux qui n’appartiennent pas au peuple de Dieu est utilisé comme « étalon » pour mesurer la faute de son peuple. Dans son procès avec Israël, Dieu appelle des nations étrangères à venir témoigner. Ces nations sont données en exemple parce qu’elles sont restées fidèles à leurs dieux, contrairement à Israël (Jr 2.10-10). De même Paul utilise les standards moraux des habitants de Corinthe pour juger l’immoralité dans l’Église de Corinthe (1 Co 5.1). Jésus n’hésite pas à interpeller son auditoire en affirmant que « les gens de ce monde sont plus avisés dans leurs rapports à leurs semblables que les fils de la lumière. » (Lc 16.8)…

Mais concrètement ? Qu’est-ce que la culture apporte à l’Église ?

À vous de voir ! L’objet n’est pas ici d’analyser notre culture et de dicter à l’Église ce qu’elle doit en retenir. C’est notre rôle à chacun. Je voudrais juste proposer 2 exemples de domaines où nous devons être à l’écoute.

1. Les thèmes que nous abordons

Que ce soit en prédication, ou dans n’importe quelle forme d’enseignement, la société peut influencer les sujets abordés. À titre d’exemples, les questions relatives à l’écologie, à la lutte contre les discriminations et à la lutte contre les injustices (sociales, économiques, fiscales, etc.) sont en général portées par des groupes non-chrétiens. Mais nous devons les écouter et faire le travail de discerner d’après la Bible quelle doit être notre parole proprement chrétienne sur ces sujets. Concrètement, c’est en réponse à des initiatives hors de l’Église que nous pouvons voir apparaître des choses comme le « label Église verte ».

2. Le fonctionnement de l’Église

Cela peut être un sujet sensible, mais force est de constater que le Nouveau Testament nous laisse beaucoup de liberté sur le fonctionnement de l’Église. Elle peut, dans les différentes facettes de son fonctionnement, recevoir des apports venant de notre société. Le prédicateur peut s’informer des travaux des spécialistes de l’enseignement et de la communication. La louange peut être au bénéfice de ce qui se fait de mieux musicalement en dehors de l’Église. L’accompagnement pastoral peut entendre ce qui se développe dans les autres formes d’accompagnement. Et vous pouvez continuer la liste !

Dans les faits, l’autarcie n’est qu’un fantasme. Nous vivons l’influence de notre culture à bien des niveaux, qu’on en soit conscient ou non. Je nous encourage ici à ne pas subir cette influence. Nous devons exercer un regard critique sur notre culture pour écarter ce qui doit être écarté, transformer ce qui doit être transformé et accepter ce qui doit être accepté2.

Miroslav Volf

Pour aller plus loin

Jacques Nussbaumer, La “grâce commune”, école d’un humble et joyeux discernement sur Point-Théo


1 Henri Blocher, Révélation des origines. Le début de la Genèse, Lausanne, Suisse, Presses bibliques universitaires, Collection théologique Hokhma, 1988.

2 Miroslav Volf (sous dir.), A Public Faith. How Followers of Christ Should Serve the Common Good, Grand Rapids, Brazos Baker, 2013, p. 91-92.

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