L’Esprit de la Pentecôte

L’Esprit de la Pentecôte

La Pentecôte est une fête célébrée par tous les chrétiens dans le monde, qui lui accordent pourtant une importance variable. Événement inaugurateur, mais reproductible, pour les uns, appartenant à l’une-fois-pour-toute du salut, pour les autres, la Pentecôte fait débat parmi les évangéliques. Nous regarderons ici comment Pierre, dans son discours restitué par Luc, donne sens à cet événement.

Après l’ascension de Jésus (1.9), survient un événement déroutant pour ceux qui en sont témoins : un bruit et un vent violent remplissent le lieu où sont rassemblés les disciples (2.2) des langues de feu descendent sur eux (2.3), ils se mettent à parler des langues diverses (2.4) et ils sortent parler aux gens dans les rues (2.5). Jérusalem, en ce temps de fête juive, était remplie d’un tas de gens venus de partout, des juifs pieux, mais aussi des païens convertis au judaïsme (prosélytes) venus pour l’occasion. Et chacun entend parler dans sa propre langue des « merveilles de Dieu » (2.11), une formule classique du judaïsme de l’époque pour parler de l’action puissante de Dieu pour sauver son peuple[1]. Devant cet événement étonnant, certains sont admiratifs (2.7), d’autres perplexes (2.12), d’autres encore sceptiques (2.13) : ils doivent être ivres… J’avoue être toujours un peu circonspect, et à vrai dire amusé par la première réfutation que Pierre fait de cette hypothèse (2.15) : « Ivres, nous ? Non, c’est beaucoup trop tôt pour se prendre une cuite ! » Soit !!

Un discours en deux phases

Plus sérieusement, alors qu’on accorde souvent une certaine importance au phénomène du « parler en langues », que ce soit sous l’angle d’un renversement par rapport à la tour de Babel et d’une universalisation du message de Jésus, ou dans la perspective d’une expérience qui serait destinée à tout chrétien, il faut noter que ce n’est pas sur cet élément que se concentre le discours de Pierre qui interprète l’événement. Il renvoie les foules rassemblées à Jérusalem aux promesses de Dieu pour son peuple, voulant montrer qu’elles se réalisent dans et par la personne du Messie, du Christ, ce Jésus que Dieu a fait Seigneur. Ben Witherington discerne dans le discours de Pierre, restitué par Luc, une stratégie de rhétorique bien connue, appelée « défense et accusation », défense contre l’accusation d’ivresse (2.16-21) et accusation contre le peuple d’avoir rejeté le messie envoyé par Dieu (2.22-36).

Pierre renvoie les foules rassemblées à Jérusalem aux promesses de Dieu pour son peuple

Alors, ivres ou, au contraire, très lucides ?

Pierre « retourne » la situation en montrant tout d’abord que ce que les sceptiques prennent pour de l’ivresse est en réalité la réalisation des promesses que Dieu a fait par le prophète Joël (Jl 3.1-5). Dans cette citation, on peut noter qu’outre le fait que l’Esprit sera répandu sur tout le peuple, et que l’événement est de caractère eschatologique, Pierre introduit à la fin du v.18 une répétition, absente du texte de Joël : « et ils prophétiseront ». Tout le peuple est porteur de la Parole de Dieu, annonçant les « merveilles de Dieu ». La visée de la promesse de l’Esprit, c’est d’abord l’annonce de la Parole de Dieu, qui concerne en réalité la personne de Jésus, comme il le montre à partir du v.22 (voir aussi Ap 19.10). Ce que la foule a sous les yeux est en réalité la manifestation de son espérance, de ce qu’elle attendait : l’effusion de l’Esprit sur tous, un désir que l’on trouve déjà exprimé par Moïse (Nb 11.29), et une promesse qui sera reprise dans le livre d’Ézéchiel, de la bouche de Dieu lui-même  (Ez 39.29).

La visée de la promesse de l’Esprit, c’est d’abord l’annonce de la Parole de Dieu

Un discours décousu, ou deux lignes convergentes ?

C.K. Barrett souligne le caractère abrupt du passage à la deuxième partie du discours, qui lui paraît sans lien avec la première. En effet, Pierre évoque sans transition Jésus, le présentant comme attesté et approuvé par Dieu lui-même à travers les signes, les prodiges et les miracles qu’il a faits. Un envoyé néanmoins rejeté, et même crucifié par les romains sous l’instigation des autorités, desquelles le peuple est solidaire (2.23). Paradoxalement, ce rejet n’a rien d’un échec, et relève du dessein même de Dieu (2.23) qui l’a ressuscité, renvoyant à la prophétie de David concernant sa descendance, le messie qu’il ne faisait que préfigurer et annoncer (2.25-28 ; Ps 16.8-11). La résurrection et l’ascension, dont les disciples sont témoins constituent une attestation de l’identité de Jésus comme Le Messie, destiné à un règne éternel, assis à la droite de Dieu.

La résurrection et l’ascension constituent une attestation de l’identité de Jésus comme Le Messie, destiné à un règne éternel, assis à la droite de Dieu.

Mais cette seconde partie du discours n’est en réalité pas déconnectée de la première. Pierre sollicite ici une autre « ligne de promesses » de l’Ancien Testament, celle mise particulièrement en avant par Ésaïe (11.2 ; 42.1 ; 61.1) assurant que l’Esprit reposerait sur son messie. « Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui avait été promis, et il l’a répandu, comme vous le voyez et l’entendez. » (2.33) La promesse faite par le prophète Joël devait se réaliser dans et par le messie, le Christ établi Seigneur. Ce dont la foule est témoin, c’est la réalisation des promesses de Dieu pour le peuple par le Messie, Jésus. Pierre réunit ainsi deux lignes de promesses et les conduit à l’affirmation qui constitue la pointe de son discours, et, en réalité, le cœur de l’Évangile : « Que toute la maison d’Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié. » Il y a une accusation envers le peuple, en effet, celle d’avoir voulu solidairement se débarrasser de l’envoyé de Dieu, mais il y a surtout une affirmation : « Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus ». C’est, selon Pierre, vers l’affirmation centrale de l’Évangile que pointe l’événement de la Pentecôte. Ce dernier inaugure publiquement, face au peuple réuni à Jérusalem, le règne du Messie en accordant son Esprit à son peuple, au reste d’Israël, à l’Israël renouvelé que constituent les douze représentés par Pierre (2.14). L’intégration des samaritains et des païens sera ouverte par des signes similaires (Ac 8 ; Ac 10), attestant l’extension du peuple de Dieu.

« Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus »: C’est, selon Pierre, vers cette affirmation centrale de l’Évangile que pointe l’événement de la Pentecôte

L’annonce des faits concernant Jésus

Dans la logique du texte, c’est d’ailleurs cette démonstration de la seigneurie de Christ qui suscite une réaction chez les auditeurs : « Ils eurent le cœur vivement touché, et ils dirent à Pierre et aux autres apôtres : Frères, que ferons–nous ? » (2.37). Cet élément est capital : c’est l’exposition, par l’Écriture et dans le cadre de la grande histoire de Dieu avec son peuple, de la personne de Jésus comme Christ et Seigneur qui suscite dans l’auditoire les questions auxquelles l’Évangile est la réponse. La repentance et la foi ne sont pas ici le produit d’une introspection de la foule sur son propre mal-être, mais leur réponse à la compréhension de l’œuvre souveraine de Dieu par son Messie, le Fils de David établi Seigneur, et agissant dans la puissance de l’Esprit promis qu’Il répand lui-même sur les siens. La repentance, et le baptême qui la manifeste publiquement, sont le résultat d’une saisie « existentielle » de l’œuvre de Dieu, à l’écoute de Sa Parole. Le mouvement, ici, ne va donc pas de la conscience personnelle du péché vers l’appel à Dieu, mais de la découverte que « Jésus-Christ est Seigneur » vers la repentance et la foi, qui constituent la réponse appropriée à l’Évangile…

C’est l’exposition, par l’Écriture et dans le cadre de la grande histoire de Dieu avec son peuple, de la personne de Jésus comme Christ et Seigneur qui suscite dans l’auditoire les questions auxquelles l’Évangile est la réponse

À la Pentecôte, c’est la seigneurie de Christ qui est manifestée dans la puissance de l’Esprit que Dieu avait promis. La Pentecôte, avec ses répliques samaritaines et païennes, est un événement unique dans l’histoire du salut, qui n’est pas reproductible en tant que tel. Mais l’Église vivra ensuite du même message, proclamé par la puissance du même Esprit. C’est en annonçant les hauts faits de l’Évangile et l’établissement définitif de Christ comme Seigneur que nous nous situons dans la continuité de la Pentecôte, suscitant chez nos contemporains les questions qui conduisent au salut.

Le mouvement, ici, ne va donc pas de la conscience personnelle du péché vers l’appel à Dieu, mais de la découverte que « Jésus-Christ est Seigneur » vers la repentance et la foi, qui constituent la réponse appropriée à l’Évangile…

Pour aller plus loin :

C.K. Barrett, Acts 1-14, ICC, Londres, T&T Clark, Londres, 2004

Daniel Marguerat, La première histoire du christianisme, Paris et Genève, Cerf et Labor et Fides, 1999

Ben Witherington III, The Acts of the Apostles, A Socio-Rhetorical Commentary, Grand Rapids, Eerdmans, 1998

 

 

[1] Dt 11,2 LXX ; Ps 70,19 LXX / 71,19 TM ; utilisée plusieurs fois dans le Siracide, on retrouve l’expression dans 2 et 3 Maccabées, et les Odes de Salomon.

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