Ministère pastoral et triangulations dans l’Église

Ministère pastoral et triangulations dans l’Église
Paul Efona
Auteur:

Les relations en église sont-elles un terrain glissant pour le pasteur ? Jusqu’où peut-il s’investir dans les relations fraternelles ? A quels pièges est-il exposé ? Comment peut-il se positionner face aux attentes des uns et des autres ?

Comme le souligne Jeanne Farmer : « Le pasteur risque d’investir émotionnellement l’église (parfois même à la place de sa famille), et les mécanismes relationnels, la fusion dans l’indifférenciation brouillent le discernement à propos des responsabilités. Le pasteur a tendance à se sentir responsable de tout ce qui se passe dans l’église, comme un parent pour ses enfants. »

Le pasteur a intérêt non seulement à borner clairement ses responsabilités, mais aussi à pouvoir décrypter certains mécanismes relationnels comme les triangulations auxquelles il est exposé dans son ministère.

1. Qui dit relations dit aussi triangulations

Un bon début serait de prendre conscience que la configuration de base des relations est le triangle relationnel, c’est-à-dire un système relationnel à trois parties. Le pasteur est confronté à une multiplicité de triangles relationnels, par exemple entre l’Église où il exerce son ministère et sa famille d’origine, le conseil d’ Église et le reste de l’assemblée, l’Église locale et l’union d’Églises, etc.

Dans le système relationnel de l’église, le pasteur se retrouve souvent dans une posture paradoxale : tantôt exclu d’un triangle, tantôt choisi comme partenaire d’alliance. Une posture qui l’expose particulièrement à un fort stress émotionnel que le système véhicule sur lui. C’est à ce mécanisme que fait référence le concept de triangulation.

Le concept de triangulation a été théorisé par Bowen Murray (1913-1990), psychiatre et psychanalyste américain, dans le cadre des thérapies familiales. Bowen observa que chaque fois que l’anxiété (stress) atteignait un certain seuil au sein d’un système familial, les relations duelles, étant plus instables, sont remplacées par un ou plusieurs triangles relationnels.

Par exemple, un couple se dispute et l’un des conjoints fait appel à un tiers (ami, parent, enfant, pasteur, etc.) pour raisonner l’autre. Le tiers se retrouve ainsi triangulé par l’un des conjoints qui le prend comme partenaire dans une alliance contre l’autre.

Le pasteur risque d’investir émotionnellement l’église (parfois même à la place de sa famille), et les mécanismes relationnels, la fusion dans l’indifférenciation brouillent le discernement à propos des responsabilités. Le pasteur a tendance à se sentir responsable de tout ce qui se passe dans l’église, comme un parent pour ses enfants.

Jeanne Farmer

Le pasteur a donc intérêt à savoir détecter ces mécanismes qui opèrent dans les triangles relationnels.

2. Identifier les triangles

Les triangles relationnels prennent différentes configurations. Jeanne Farmer mentionne trois types de triangles.

a) Le triangle « deux contre un »

L’exemple évoqué plus haut en est l’illustration. Dans ce type de configuration, deux individus ou camps sont en conflit. Une troisième personne appelée ou non fait alliance avec l’une des parties et prend sa défense contre l’autre.

Moïse serait-il triangulé en Exode 2.11ss ? Devant la douloureuse situation de son peuple, Moïse émotionnellement touché par l’injustice d’un Égyptien frappant un de ses frères, intervient dans ce conflit, tue l’Égyptien et cache son corps dans le sable. Intervenant à nouveau dans un conflit impliquant cette fois deux Hébreux, Moïse se prend en pleine figure une question qui a tout l’air d’une menace. Triangulé, Moïse n’est plus un allié, mais pour l’un de ses frères, un potentiel ennemi !

b) Le triangle « médiateur »

Dans ce cas, une troisième personne tente d’influencer la relation entre deux parties en conflit. Que son intervention ait été souhaitée ou résulte d’une initiative personnelle, il y a triangulation dès lors que la tierce personne s’investit dans la relation des deux autres au point d’en prendre la responsabilité, en intervenant en lieu et place d’une ou des deux parties. Pourrait-on suggérer ici l’exemple du conflit qui a conduit à la séparation de Paul et Barnabas à propos de Jean-Marc (Actes 15.36-40) ?

c) Le triangle « bouc émissaire »

L’expression bouc émissaire nous met toute suite sur la piste. Dans cette configuration, une personne ou un groupe en conflit avec une autre partie, pour réguler son stress projette son angoisse sur une tierce personne qui en paye les frais sans même comprendre pourquoi tout lui retombe dessus. Ce processus n’est-il pas repérable dans l’histoire de Joseph et ses frères ? (Genèse 37)

Dans leur multiplicité, les triangles relationnels ont pour fonction principale la transmission et la circulation de l’anxiété au sein du groupe. Ils sont généralement pervers et résistants. La personne triangulée récupère le stress du groupe. Ce qui amène Jeanne Farmer à encourager les pasteurs souvent exposés aux pièges de la triangulation à savoir détrianguler.

3. Détrianguler et se positionner

Bien que les situations soient toujours à analyser de manière particulière, en fonction du type de triangle, le principe fondamental de la détriangulation consiste à rendre aux deux parties la responsabilité de leur relation. Cela suppose, dans le cas du pasteur de ne pas se laisser écraser par le sentiment d’être responsable des relations entre les membres ou les différents groupes qui seraient en tension.

N’est-il pas remarquable de voir que la démarche recommandée en Matthieu 18 souligne d’abord la responsabilité individuelle qui incombe aux parties en conflit de se parler et de chercher ensemble à dépasser le conflit ? Certes, il arrive que les parties en conflit aient besoin de l’aide de tierces personnes, mais même dans ce cas les responsabilités et les places des uns et des autres ne doivent pas être confondues.

Lorsque l’apôtre Paul demande à son collaborateur d’aider Evodie et Syntyche à se réconcilier (Philippiens 4.2-3), on peut souligner que ce sont les premières concernées qui portent la principale responsabilité de leur relation. Le collaborateur de Paul peut jouer un rôle de médiation, d’encouragement à dépasser le conflit, mais il n’est pas responsable de la relation entre ces deux femmes de valeur.

Conclusion

Le ministère pastoral se vit au cœur de la complexité des relations : les uns avec les autres, les uns pour les autres, parfois hélas, les uns contre les autres. L’investissement du pasteur sur ce terrain requiert donc sagesse et doigté, pour rester à sa juste place et rendre aux uns et aux autres la responsabilité de leurs relations.

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