Un texte dont on détourne le regard

Un texte dont on détourne le regard

Quel est votre livre de la Bible préféré ? Quels sont vos 3 textes bibliques préférés ? Je ne sais pas si vous avez répondu facilement à ces deux questions, mais je pense que nous sommes tous d’accord pour dire qu’il y a des textes bibliques qui nous tiennent plus à cœur que d’autres.

C’est vrai individuellement, mais c’est aussi vrai collectivement. Au sein d’une culture d’Église, certains passages bibliques jouent un rôle majeur, alors que d’autres restent dans l’ombre. Cette « sélection » n’est pas seulement le fruit de nos goûts, elle traduit aussi comment notre théologie se fonde plus sur certains textes que sur d’autres. 

Quelle place pour Matthieu 25.31-46 dans ma théologie ?

Qu’en est-il des textes qui ne trouvent pas une place de choix dans notre théologie ? Passons-nous à côté de textes qui sont plus riches que nos synthèses doctrinales pourraient le laisser penser ? Prenons l’exemple de Matthieu 25.31-46 : Jésus y dépeint le Fils de l’homme, dans sa gloire, jugeant tous les peuples. La séparation entre ceux qu’il accueille dans son Royaume et les condamnés se fait en fonction de ce que chacun aura fait pour celui qui a faim et soif, l’étranger, celui à qui il manque de quoi se vêtir, le malade et le prisonnier. 

Avez-vous entendu beaucoup de prédications sur ce texte ? L’avez-vous vu partagé sur les réseaux sociaux récemment ? Faisait-il partie de l’enseignement que vous avez reçu pour votre baptême ? Si vous êtes familiers avec la Bible et que vous êtes membres d’une Église (évangélique) depuis un certain temps, vous avez déjà entendu ce texte, mais je fais le pari qu’il n’est pas au cœur de votre théologie ; il n’est probablement pas en haut de la liste des textes que vous citez le plus souvent. 

Un texte majeur au fil des siècles

Matthieu 25.31-46 a cependant joué un rôle très important dans l’histoire de l’Église. En étudiant l’enseignement des Pères de l’Église sur les questions de richesses, j’ai été frappé de constater à quel point ce texte y joue un rôle fondamental. Pour des auteurs comme Irénée, Clément d’Alexandrie, Cyprien, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse ou Jean Chrysostome, la destinée éternelle dépend de la générosité envers le pauvre.

Prenons par exemple Grégoire de Nazianze : « Mais vous imaginez-vous que l’amour des hommes ne soit pas obligatoire, mais libre ? Qu’il soit un conseil et non une loi ? Je le voudrais bien, moi aussi et le croirais volontiers. Mais la main gauche de Dieu m’épouvante ainsi que les boucs et tous les reproches qu’il leur adressera, non point parce qu’ils ont dérobé le bien d’autrui ni parce qu’ils ont pillé des temples, commis des adultères, perpétré d’autres crimes, mais parce qu’ils ont négligé le Christ en la personne des pauvres. » (De l’amour des pauvres, 39).

J’ai particulièrement été interpellé par la place centrale que Jean Chrysostome (Père de l’Église du ive s.) donne à ce texte dans sa doctrine du salut. Dans les textes qui nous sont parvenus de lui, il cite ce texte 179 fois et il y fait allusion 220 fois ! Et son interprétation vaut le détour : il associe l’annonce que nous aurons toujours les pauvres avec nous (Mc 14.7) et celle que nous aurons toujours Jésus avec nous (Mt 28.20) pour montrer que c’est au travers des pauvres que Christ est toujours avec nous. Selon Chrysostome, Jésus, dans sa grâce, est avec nous par les pauvres pour qu’il puisse nous sauver en nous donnant l’occasion de le « secourir ».

Il exprime ainsi dans son homélie 16 : « [Christ] ne s’est pas contenté seulement de la mort et de la Croix, mais il a pris sur lui de devenir aussi un pauvre, un étranger, un mendiant, dévêtu, jeté en prison, et malade, pour qu’il puisse enfin te sauver. » Je ne cite pas cette interprétation pour la défendre, mais pour montrer comment Chrysostome fait de ce texte le centre de sa doctrine du salut, vers lequel d’autres textes (ici Mc 14.7 et Mt 28.20) convergent.

Comment ne pas détourner le regard ?

Alors pourquoi je vous dis tout ça ? Pour vous faire réfléchir sur l’importance de secourir les personnes dans le besoin ? Peut-être, mais pas premièrement. Ce qui m’interpelle c’est le risque qu’il peut y avoir à détourner notre regard de certains textes, parce qu’ils semblent en tension avec notre théologie. C’est vrai, cette présentation du jugement dernier ne s’imbrique pas immédiatement avec une certaine compréhension du salut par grâce comme il est par exemple présenté en Éphésiens 2.1-10. Mais il fait néanmoins partie de tout ce que Jésus nous a commandé (voir Mt 28.20). Je veux donc vous proposer deux manières de ne pas détourner le regard face à des textes qui pourraient à première vue être en tension avec notre théologie :

Intégrer toute la Bible dans notre quotidien : c’est probablement pour beaucoup d’entre vous une évidence, mais nous avons besoin d’avoir une relation quotidienne avec la Bible qui ne s’arrête pas à nos textes favoris. Individuellement, cela peut se faire en suivant un plan de lecture en un an. En Église, cela peut se faire en ayant un programme d’étude biblique et/ou de prédication qui suivent des livres bibliques en entier (et pas seulement les épîtres aux Romains, aux Galates et aux Éphésiens !), plutôt que de choisir certains textes qui nous semblent prioritaires.

Laisser d’autres traditions et cultures nous éclairer : c’est un point qui me semble particulièrement important. Le meilleur moyen de découvrir sa propre culture est d’en sortir pour pouvoir la comparer à d’autres cultures. Je pense que c’est la même chose avec notre relation avec la Bible. Découvrir la théologie d’auteurs d’autres époques, d’autres cultures, ou d’autres traditions d’Église peut révéler les « angles-morts » de notre théologie et enrichir notre réception de l’ensemble des Écritures.

Soyons à l’écoute de toutes les voix qui s’expriment au travers des époques, des cultures et des traditions pour pouvoir être à l’écoute de l’ensemble de la Bible.

Pour aller plus loin :

  • Riches et pauvres dans l’Église ancienne, Paris, Migne, 2011. [Recueil de textes des Pères de l’Église] 
  • Commentaire Biblique contemporain. Un commentaire écrit… par 70 théologiens africains, Pontault-Combault, Farel, 2008.

Abonnez vous à notre Newsletter et recevez gratuitement les nouveaux articles par mail