Vers l’intelligence du mystère : des analogies pour comprendre la Trinité ? (partie 2)

Vers l’intelligence du mystère : des analogies pour comprendre la Trinité ? (partie 2)
Henri Blocher
Auteur:

L’analogie psychologique

La plus fameuse et la plus influente des analogies, développée par saint Augustin, reste celle que l’on appelle psychologique. Elle se présente sous deux formes, la seconde plus parfaite que la première, selon que l’on considère l’âme humaine, miroir de l’Éternel, dans ses pouvoirs, ou dans l’accomplissement plus explicite de sa destinée, dans la contemplation de Dieu. L’âme est esprit (mens), connaissance (notitia), amour (amor) ; ou, mieux dit encore, mémoire, intelligence et volonté. Par le mot « mémoire », saint Augustin évoque l’épaisseur, la profondeur de l’esprit, et sa participation à l’éternité (par la mémoire nous triomphons de la succession temporelle).

mémoire, intelligence et volonté

Cette analogie possède de nombreux avantages : l’unité des trois est forte ; pourtant ils sont bien distincts ; en un sens, c’est toute l’âme qui est mémoire, ou intelligence, ou volonté. Surtout, l’ordre de la vie divine se reflète fidèlement : la génération du Fils, la procession de l’Esprit. L’Écriture autorise la conception augustinienne en parlant du Fils comme du Logos (Jean 1), c’est-à-dire la Raison de Dieu en même temps que sa Parole. Le Fils est le Verbe du Père comme l’intelligence est le verbe intérieur de l’âme, engendré des profondeurs de la « mémoire ».

Plusieurs textes bibliques suggèrent aussi une affinité particulière de l’Esprit et de la puissance, et de l’amour (répandu dans nos cœurs par lui, Rom. 5.5) : composantes de l’idée de « volonté ». Le déficit, que saint Augustin reconnaissait bien, c’est qu’on en reste, dans l’analogie psychologique, à une seule personne. On peut l’utiliser pour corriger et compléter l’image familiale, et vice versa : on peut partir du Père, du Fils, et de la troisième Personne et souligner qu’ils sont tellement unis qu’ils ne sont qu’un ; on peut partir du Dieu unique qui se différencie en ayant en lui son Logos et son Esprit, différenciation qui doit être absolue puisque c’est celle de Dieu, et qui ne peut être dès lors qu’une différenciation de personnes pour sauvegarder l’unité d’essence.

Le multiple, condition de l’unité

Les analogies s’ordonnent d’elles-mêmes, selon qu’on s’élève sur l’échelle des créatures. Une sorte de loi se dégage : unité et pluralité interne croissent ensemble, au lieu de s’exclure comme on pense si souvent. Henri de Lubac résume excellemment cette observation :

« L’être indifférencié, le pur homogène est aussi peu un que possible : c’est une poussière anonyme. Dans certains végétaux élémentaires, faits d’un même tissu, l’unité est si faible que chaque section pratiquée sur leur tige donne une plante nouvelle. Là au contraire où les cellules se compliquent, l’organisme se concentre, en sorte que la plus grande individualité des parties est au bénéfice de l’unité du tout. À partir du terme opposé, l’expérience morale nous achemine vers le même point insaisissable que l’observation de la vie. La psychologie d’un groupe d’hommes librement associés pour le service de quelque grande cause n’offre-t-elle pas des caractères tout autres que ceux que l’on observe dans la psychologie des foules, et le même mot de “vie collective” ne traduit-il pas, ici, une fusion pure et simple, là, une exaltation de chaque personnalité ? Pareillement, l’amour mutuel de deux êtres ne les achève-t-il pas l’un et l’autre, ne suscite-t-il pas en chacun d’eux des valeurs plus hautes et plus irréductibles, c’est-à-dire plus pleinement et plus strictement personnelles où il est plus vraiment unifiant ? » (Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, Unam Sanctam 3, Paris, Cerf, 1947, p. 285).

l’amour mutuel de deux êtres ne ne suscite-t-il pas en chacun d’eux des valeurs plus hautes et plus irréductibles

On ajouterait aisément d’autres illustrations de cette « loi », mais il suffit. Qui n’en perçoit la portée ? Elle n’a pas le pouvoir de prouver la tri-unité divine, mais elle dispose notre intelligence à attendre du Créateur qu’il porte jusqu’au paroxysme, jusqu’à l’absolu, à la fois l’unité et la différenciation interne.

[Ce texte est extrait d’un article paru dans la revue Ichthus, n° 79, 1978, et publié avec l’accord de l’auteur.]

 

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