Vivre le désaccord

Vivre le désaccord

 Je me rends régulièrement compte qu’il est difficile d’être en désaccord, quand on est chrétiens et donc adhérents à une même foi. Constater qu’on est en désaccord, exprimer ce désaccord, maintenir le dialogue et même continuer à travailler ensemble : cela ne va pas de soi. Il y a bien sûr, plusieurs sortes de désaccord. Certains ne permettent justement pas de poursuivre un travail commun. Dans d’autres cas, les positions en présence peuvent avoir des conséquences pratiques difficiles à vivre, par exemple les désaccords concernant la forme que doivent prendre les dons spirituels dans le culte, ou concernant l’identité des personnes qui peuvent conduire le culte. Mais admettons pour ce qui suit que nous sommes dans une situation où la relation fraternelle demeure, dans une même Église, malgré le désaccord.

Faire le deuil de l’unanimité

Le désaccord fait partie de la vie de l’Église, aujourd’hui comme hier. La recherche de l’unité est certes un noble projet. Mais l’unanimité (qui n’est pas l’unité) n’a jamais existé. Sur un grand nombre de points, il existe des avis chrétiens différents.

Cela peut être décourageant, décevant quand on en prend conscience, et même un contre-témoignage lorsque ces désaccords sont bien visibles. Mais c’est aussi une réalité que nous ne pouvons pas cacher, ni aux autres, ni à nous-mêmes. D’ailleurs, si l’on veut positiver, ces désaccords sont au moins le signe qu’il y a place dans le christianisme pour le débat d’opinion, et que la foi chrétienne n’est pas une structure dictatoriale. Oui, les désaccords peuvent être un contre-témoignage, mais c’est en fait plutôt la manière dont ils sont gérés, les avis qui sont exprimés, et la façon dont ils sont formulés qui font de l’ombre à l’Évangile.

On peut certes espérer, avec Philippiens 3.15, que « si vous pensez différemment, Dieu vous éclairera… », et prier que le Seigneur éclaire nos frères et sœurs dans la foi pour qu’ils parviennent à une meilleure compréhension de la vérité. Mais à condition que ce ne soit pas une façon de dire que les autres finiront bien par se ranger à mon avis…

Apprendre à distinguer l’essentiel du secondaire

Dans l’histoire, et en particulier depuis la Réforme protestante, les chrétiens ont proposé une voie de gestion de certaines différences de convictions et de pratiques : la distinction entre l’essentiel et le secondaire. Cette distinction suppose qu’il existe dans la foi chrétienne un noyau central, et une périphérie. Ce qui est dans le noyau central est essentiel, parce que c’est explicitement enseigné ou prescrit par la Bible de manière affirmée et répétée ; le reste est secondaire, soit parce que l’Écriture n’en parle pas, soit parce qu’elle ne permet pas de trancher, soit parce qu’elle montre elle-même que ce sont des choses secondaires.

La proposition est pleine de sagesse ; elle a des fondements bibliques et peut être défendue d’un point de vue théologique. Mais : (1) elle nécessite un apprentissage ; (2) et elle ne fonctionne pas systématiquement.

(1) Pour apprendre, on peut évidemment observer, dialoguer, lire, mais on peut aussi s’intéresser aux confessions de foi historiques. Certaines sont très courtes, par exemple le Symbole des apôtres. Sa brièveté et son universalité le situent sans aucun doute dans le noyau central de la foi. Il est intéressant de réfléchir à ce qu’il dit et ne dit pas. Si l’on bascule à l’autre bout de l’histoire (aujourd’hui), lire la confession de foi de votre Église ou Union/Fédération d’Églises (les confessions de foi ecclésiales sont souvent courtes) peut aussi être très instructif : que dit-elle, sur quoi reste-t-elle silencieuse, et comment dit-elle ce qu’elle dit ? La confession de foi de l’Alliance évangélique mondiale, courte et largement acceptée dans le protestantisme évangélique mondial, peut aussi être analysée de la même manière, ou, en français, celle du CNEF.

L’étape suivante pourrait être de lire des confessions de foi (ou déclarations du même genre) plus longues. La Déclaration de Lausanne (1974) est un des grands textes universels du protestantisme évangélique moderne. Elle est nettement plus longue que les confessions précédentes (et orientée vers l’évangélisation). Quels thèmes ajoute-t-elle ? Comment prend-elle en compte les désaccords qui se sont inévitablement exprimés au moment de sa rédaction. On peut faire le même exercice avec le remarquable Engagement du Cap (2010), issu du même mouvement de Lausanne et de même portée universelle. Quelles thématiques ajoute-t-il ? Comment les aborde-t-il ? Comment rend-il compte des débats ?

(2) Mais on est aussi obligé de reconnaître que la distinction essentiel/secondaire ne suffit pas toujours à gérer le désaccord. D’abord parce que tous ne s’accordent pas sur le rayon du noyau de la foi : jusqu’où va l’essentiel ? Où commence le secondaire ? D’autant plus qu’on a naturellement tendance, dans les débats, pour renforcer sa propre position, à la rattacher d’une manière ou d’une autre au noyau de la foi.

Jusqu’où va l’essentiel ? Où commence le secondaire ?

On pourrait dire par exemple que la question des rôles respectifs des hommes et des femmes dans l’Église relève du secondaire, ce qui serait logique puisqu’elle n’est normalement pas traitée dans les confessions de foi. Mais si vous êtes concerné(e), elle n’est évidemment plus secondaire du tout. Disons qu’il y a des questions qui sont importantes, sans relever du noyau de la foi, mais à propos desquelles on peut être en désaccord tout en travaillant à maintenir le « vivre ensemble ».

Un état d’esprit permettant le débat

Le désaccord subsistera. Il est et sera même parfois nécessaire. Non seulement lorsque l’opposition touche au cœur de la foi, car dans ce cas le désaccord s’impose, mais aussi sur des points secondaires. Il est légitime que quelqu’un, en son âme et conscience, défende une position contre une autre. Trois idées pour conclure :

  • Positionnement. Malgré la difficulté évoquée plus haut, la lecture des confessions de foi montre que se concentrer sur le cœur de la doctrine chrétienne reste essentiel : c’est le moyen de se placer au bon endroit, dans l’héritage du christianisme historique, pour aborder les débats.
  • Vertu. Les confessions de foi ne sont pas des textes de l’instant. Ce sont des textes qui s’inscrivent dans la durée, qui ont fait l’objet d’un travail en amont, en aval, qui ont été révisés plusieurs fois. La patience est une vertu chrétienne qui accompagne utilement le débat contradictoire. Elle permet de voir que l’autre ne se réduit pas à son opinion ; elle laisse du temps pour qu’on puisse se mettre à sa place et chercher à le comprendre.
  • Réflexion. Si nous vivons dans une société violente, comme le disent beaucoup, où l’on « frappe » avant de discuter, le désaccord chrétien ne peut pas s’exprimer avec violence, mépris, en caricaturant la position adverse, en refusant de l’écouter, en s’enfermant dans l’affirmation sans avoir vraiment étudié le sujet. Le désaccord impose d’argumenter et donc de réfléchir, de faire travailler son intelligence et d’affuter ses connaissances.

Pour aller plus loin

John Stott, Une foi intelligente et équilibrée, Excelsis/GBU, 2016, 120 pages, 10 euros.

Jean-Paul Rempp, sous dir., Évangéliser, témoigner, s’engager, Bibliothèque du Mouvement de Lausanne, Excelsis, 2012, 13 euros. Les textes cités plus haut, accompagnés des ressources bibliques et des commentaires.

Jonathan Hanley, Quand vous vivez des tensions dans l’Église. Comment réagir de manière constructive, Farel, 2005, 64 pages, 5 euros. Dépasse le sujet de l’article pour aller jusqu’au conflit en général, mais fournit des pistes intéressantes.

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