Dons spirituels et dons naturels : le débat

Dons spirituels et dons naturels : le débat
Christophe Paya

La question du rapport entre dons spirituels et dons naturels est une vraie question, que les chrétiens se posent lorsqu’ils essaient de se situer, et de situer leur action, par rapport à la volonté de Dieu. Le plus simple est peut-être de démarrer par les « listes » de dons spirituels du Nouveau Testament, et d’essayer, à partir de là, d’allers vers les dons naturels en se demandant quelles sont les voies possibles.

Ces listes de dons spirituels, il faut le dire d’emblée pour qu’on se comprenne bien, s’inscrivent dans des textes « accueillants ». Je veux dire par là que beaucoup s’y retrouvent, s’y sentent chez eux, alors qu’ils n’ont pas du tout les mêmes conceptions ni les mêmes pratiques des dons spirituels. C’est la sobriété du texte biblique, fruit de la sagesse de l’auteur divin, qui permet cette ouverture. Mais en contrepartie, il nous faut admettre que le Nouveau Testament ne dit que peu de chose de ces dons spirituels ni de leur relation avec les dons naturels. Notre expérience pèse donc lourd. Ce n’est pas forcément grave, mais cela nous incite à aborder le débat avec humilité, dans l’écoute des positions différentes.

Quelques réflexions :

  1. Le fait qu’il existe plusieurs « listes » de dons (1 Co 12.4-11, 27-31 ; Rm 12.6-8 ; Ép 4.11-13) suggère que l’exhaustivité n’est pas visée. Ces « listes » (je mets des guillemets car ces textes n’ont pas été écrits pour être des listes…) nous ouvrent une voie de service, dont le but est l’édification de l’Église, donc la construction de l’Église et l’accomplissement de sa mission (ce qui va bien au-delà du seul culte). Ce qui veut dire qu’on peut certainement considérer comme don ou charisme d’autres actions, paroles et façons d’agir que celles qui sont explicitement présentes dans les textes. Je considère de ce point de vue que les dons artistiques, par exemple, si on veut les rattacher aux listes (mais ça ne me paraît pas indispensable puisqu’elles ne sont pas exhaustives) peuvent trouver plusieurs espaces disponibles : soit du côté des dons « de parole », puisqu’ils communiquent quelque chose, soit du côté des dons de « service », catégorie très vaste, si l’on accepte de donner une utilité à l’art, soit du côté des dons d’encouragement, qui invitent, appellent, orientent les pensées des personnes.
  2. Au sein de ces listes, il y a diversité : certains dons nous paraissent à première vue surnaturels, d’autres nous paraissent plus ordinaires, certains nous semblent plus ponctuels, d’autres plus stables ; dans certains cas, il apparaît que les dons sont les personnes elles-mêmes, et non leur action, d’autres fois ce sont des fonctions qui sont données, d’autres fois encore il semble que ce soit les fruits de l’action qui sont donnés. Il faut mentionner aussi la spécificité des dons « structurants » (Ep 4.11-12), qui permettent aux autres dons de s’exercer. Bref, là encore, il faut en déduire que les dons n’entrent pas facilement dans nos cases. « Il y a toutes sortes de dons… toutes sortes de services… toutes sortes d’activités» (1 Co 12.4-6). Cela nous incite à ne pas chercher trop strictement à catégoriser : la mise en œuvre des dons dans l’Église ressemble à un foisonnement de vie, foisonnement dont la note commune est donnée par le « même Esprit», « même Seigneur », « même Dieu », mais qui est polyphonique par définition.
  3. Pour certains dons, il apparaît évident qu’une personne non-croyante qui aurait observé les événements aurait pu décrire le don comme une capacité humaine ordinaire:
  • Enseignant : qui n’a pas eu un excellent prof de français ou de maths, qui déployait les mêmes qualités de conviction, de stimulation, d’argumentation, qu’un enseignant d’Église ?
  • Service : qui n’a jamais eu un voisin serviable, compétent, habile, qui donnait de son temps sans compter pour le bien de l’autre, produisant aide et encouragement ?

Et on pourrait donner d’autres exemples…

  1. Dans beaucoup de cas – mais non dans tous les cas – l’observation suggère une continuité entre le don spirituel et la capacité naturelle. Mais n’est-ce pas le même Dieu qui produit les deux ? La cohérence de l’action de Dieu permet très facilement d’envisager que Dieu poursuive dans la vie chrétienne ce qu’il a commencé avant même la naissance de l’individu. Cette continuité nous permet d’apprécier l’action de Dieu dans sa globalité, de nous réjouir des œuvres du Créateur, passées, présentes et futures, et de nous confier en lui avec tout ce que nous sommes. 

    Dans beaucoup de cas – mais non dans tous les cas – l’observation suggère une continuité entre le don spirituel et la capacité naturelle

  2. Dieu n’est cependant pas tenu par cette logique de continuité. Dieu peut faire du nouveau, il le fait, et sa façon d’agir nous surprend régulièrement. Si je ne m’étonne pas que telle ou telle personne se voit confier par l’Église une charge de présidence, parce que je connais ses compétences par ailleurs, je suis surpris de découvrir que telle autre, plutôt discrète dans l’Église, s’avère exercer un véritable don d’évangélisation, témoignant de sa foi publiquement, avec persévérance, et fruits.
  3. L’exercice des dons n’échappe pas au problème humain… La 1ère épître aux Corinthiens en est un cas d’école. Si les activités chrétiennes, dons compris, ne sont pas orientées vers le projet divin pour l’Église, c’est-à-dire l’édification – donc la construction de l’Église et l’accomplissement de sa mission, elles risquent de devenir destructrices. Ce qui fait la complexité de la chose, c’est que nos actes et nos paroles ont toujours un certain degré d’ambiguïté. L’un prêche (ce peut être moi), exerçant un don spirituel, mais ne prêche-t-il pas aussi un peu parce qu’il a envie d’être apprécié ? Il faut faire avec : il n’existe pas de situation de « pureté » en matière de paroles et de pratiques humaines, pas même dans l’Église. La réponse biblique : le travail en équipe, le fait de s’inscrire soi-même non pas au-dessus des autres, mais comme les autres au bénéfice des dons que Dieu fait à son Église.

    il n’existe pas de situation de « pureté » en matière de paroles et de pratiques humaines, pas même dans l’Église

  4. Enfin, mais la discussion nous mènerait trop loin pour que je puisse approfondir, il faut ajouter deux choses importantes :
  • En vertu du sacerdoce universel, chaque croyant peut dire l’Évangile aux autres, à sa manière, sans qu’il soit nécessaire de passer par la notion de dons spirituels. Ce qui veut dire qu’une partie du débat sur les dons devrait être déplacée : avec ce que je suis et mes façons de m’exprimer et d’agir, je peux contribuer à l’encouragement de mes frères et sœurs dans la foi, sans qu’il soit nécessaire de me poser davantage de questions…
  • Luther, à qui nous devons la redécouverte du sacerdoce universel, disait aussi que tout travail répond à une vocation de Dieu. Nous avons parlé jusque-là de l’Église (même si c’est au sens large car l’accomplissement de la mission de l’Église dépasse son seul fonctionnement interne), mais Luther voit l’appel de Dieu dans le métier que j’exerce, que je sois boulanger ou pasteur. Ce qui nous ouvre tout un autre champ de réflexion : l’artisan, le chercheur, l’artiste, l’enseignant, l’infirmière… n’ont pas forcément besoin du label « don spirituel » pour agir et parler en réponse à l’appel de Dieu.

 

Pour une autre approche de cette question, voir l’article de Stéphane Zehr : https://point-theo.com/les-dons-naturels-viennent-ils-de-dieu/. Le débat se poursuit sur Point-theo.com.

Pour aller plus loin : j’ai écrit un petit livre, très facile à lire, sur l’engagement chrétien qui évoque entre autres ces questions : La foi chrétienne en action, Édifac/Excelsis, 2016, 187 pages, 12 euros.

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