Les dons naturels viennent-ils de Dieu ?

Les dons naturels viennent-ils de Dieu ?
Stéphane Zehr

« Que vous soyez musicien ou comptable, enseignant ou cuisinier, Dieu vous a donné ces aptitudes pour que vous les mettiez au service des autres. »[1] Cette exhortation, assez représentative de l’idée que l’on peut se faire des « dons » dans l’Église, repose cependant sur une confusion. Elle met sur le même plan des dons naturels et les « dons de l’Esprit » dont parle l’apôtre Paul.

1.     Le problème posé

Les dons mentionnés (« musicien », « comptable »…) n’appartiennent pas aux listes de référence que l’on trouve dans les épîtres (1Co 12.8-11 ; 1Co 12.28 ; Rm 12.6-8 ; Ep 4.11 ; 1P 4.11). Même si ces listes ne sont pas exhaustives, elles évoquent des « grâces » liées au don du Saint Esprit. Or les aptitudes à la musique ou à la comptabilité se retrouvent chez de nombreuses personnes qui ne sont pas régénérées.

Il est donc nécessaire de distinguer entre dons « naturels » et dons « spirituels », chacun d’eux appartenant à un ordre différent. Les Écritures sont quasiment muettes sur les dons naturels ; mais elles sont très claires sur la destination des « charismata » : ils sont accordés en vue de l’utilité commune, pour l’édification spirituelle de l’Église. Ainsi, qu’il s’agisse de charismes de fonction (« Apôtres », « pasteurs »…) ou de dons répandus « selon la volonté de Dieu », sur tous, en rapport avec le sacerdoce universel (« enseignement », « consolation », « diaconie »…), ces « grâces » servent dans la majeure partie des cas la construction de l’Église par la Parole de Dieu.

Comme le souligne Samuel Coppieters[2], nous risquons, en confondant dons naturels et dons spirituels, de ne pas exercer de dons spirituels et de nous contenter d’aptitudes dont les incroyants jouissent tout autant.

2.     Les dons naturels dans le plan de Dieu

La question se pose alors : les dons naturels ne viennent-ils pas de Dieu ?

En effet, Dieu est bien le dispensateur de toutes choses ; il « fait pleuvoir sur les bons et sur les mauvais » ; il nous forme dès le ventre de notre mère. Il peut donc conduire un processus génétique ou pourvoir quelqu’un d’une aptitude (compter ou chanter) afin qu’elle serve un jour à son Église. Dieu peut certes, s’il le veut, employer comme instruments certains de nos dons naturels ; il ne nous court-circuite pas complètement dans notre nature.

Le problème vient de ce que nos dons naturels sont inséparables de notre nature corrompue. Ils sont attachés à ce que Paul appelle la « chair », et sont au service de la gloire de celui qui les possède, même cachés derrière les bonnes intentions religieuses. S’il arrive que l’orgueil s’attache à la présence de charismes spirituels (1 Corinthiens), il semble être indissociable de la compétence.

Il ne suffit donc pas de rediriger nos capacités de notre propre gloire à celle de Dieu. Si Dieu choisit de l’utiliser, cela se fera au travers d’une purification constante, de rappels à l’ordre et d’humiliations. L’exaltation et le plaisir que nous procure la mise en valeur de nos facultés risque de laisser la place à la difficulté. Car Dieu ne donne pas sa gloire à un autre ; et l’œuvre de la Croix est nécessaire pour que son œuvre soit effectivement son œuvre, par son Esprit et non par nos propres forces : « Ce n’est ni par la puissance ni par la force, mais c’est par mon esprit, dit l’Eternel des armées » (Za 4.6).

3.     Dons naturels, surnaturels et discernement

La difficulté est particulièrement aigue dans le cas de dons naturels « extraordinaires », comme certains dons artistiques, une intelligence hors-norme, des aptitudes physiques éblouissantes, une capacité particulière « à faire de l’argent » ou un charisme. Leur origine peut être héréditaire, et le succès auquel ils contribuent avoir été obtenu par des pactes occultes ou des engagements idolâtres.

De la même manière, certains dons surnaturels ressemblent à des dons de l’Esprit, et n’en sont que des contrefaçons diaboliques. Voilà pourquoi les Écritures enseignent la nécessité du discernement, qui est lui-même un don de l’Esprit.

Voilà pourquoi les Écritures enseignent la nécessité du discernement, qui est lui-même un don de l’Esprit.

Tout « don » ne vient pas de Dieu, et les esprits doivent être éprouvés : « Bien-aimés, n’ajoutez pas foi à tout esprit; mais éprouvez les esprits, pour savoir s’ils sont de Dieu, car plusieurs faux prophètes sont venus dans le monde. » (1Jn 4.1) On reconnaît un arbre à ses fruits.

Conclusion

Dans une époque qui valorise l’expression de soi, l’exercice des dons ne doit pas s’éloigner d’une saine compréhension de la sanctification. Dieu n’approuve pas nécessairement nos aptitudes ; il ne souhaite pas forcément les employer à son service. Dans l’ordre des choses, c’est l’Église qui sollicite en fonction des besoins. Et si l’Église est défaillante au point de ne pas reconnaître un don de Dieu, l’humilité et la foi sont de mise : Dieu est souverain, il fera de nous ce qu’il a prévu.

Comme le disait le prophète Jérémie : « Si tu sépares ce qui est précieux de ce qui est vil, tu seras comme ma bouche » (Jr 15.19). Le discernement prémunira l’Église de la confusion. Nos dons serviront alors vraiment l’édification spirituelle de l’Église, et non pas l’exaltation de ce qui enorgueillit l’homme.

Pour aller plus loin :

  • Samuel Coppieters, Les dons naturels et spirituels, Québec, Impact, 1998.
  • Collectif, De l’Eglise et des ministères, « Les choses apprises », Anduze, Mission Timothée, 2008.

 

Pour une autre approche de cette question, voir l’article de Christophe Paya : https://point-theo.com/dons-spirituels-et-dons-naturels-le-debat/. Le débat continue sur Point-Théo.

 

[1] https://www.topchretien.com/la-pensee-du-jour/que-faites-vous-de-vos-talents/

[2] Samuel Coppieters, Les dons naturels et spirituels, Québec, Impact, 1998.