La mystique, une aubaine pour notre spiritualité ?

La mystique, une aubaine pour notre spiritualité ?

Ces dernières années, la redécouverte de la mystique catholique ou orthodoxe suscite un immense engouement. Serait-elle une pratique propre à revigorer, enrichir ou équilibrer la spiritualité évangélique ?

Il est difficile d’exercer son discernement quand il s’agit de spiritualité. C’est risquer de remettre en cause la véracité ou la qualité de notre piété ainsi que celle de beaucoup de fidèles. Une telle entreprise serait sûrement qualifiée de prétentieuse ou méprisante. Pourtant, il semble impossible d’y échapper si nous recherchons la vérité. Comment recourir à une pratique sans l’avoir au préalable éprouvée par la Parole ? Il est utile de rappeler dès à présent, qu’à la différence de la sociologie, en matière de spiritualité, la pratique ne fait pas la norme. Ce n’est pas parce que « beaucoup le font et l’ont fait » et « même des gens très bien » qu’une pratique est intrinsèquement bonne.

Le mysticisme, une religion de l’âme[1]

La mystique chrétienne peut être définie comme l’ensemble des mouvements par lesquels l’âme accède à Dieu en vue d’une expérience intime. Elle est généralement caractérisée par la recherche de l’indicible, par la revendication d’un état de déification du fidèle, voire de fusion avec Dieu. Elle s’exprime par l’élaboration de techniques et le franchissement d’étapes pour parvenir à l’expérience mystique. L’âme y a une place centrale : c’est elle qui veut l’expérience, qui la suscite et qui la reçoit. La théologie mystique lui a même attribué une fonction « physico-spirituelle ». Elle serait le siège des « sens spirituels », l’organe par lequel l’homme se connecte à Dieu et dans lequel a lieu la rencontre. Bien qu’affectée par la chute, elle n’en serait pas moins le miroir de Dieu. Et les exercices mystiques visent à restaurer cette faculté originelle : à force de stimulation et d’épanouissement, l’âme se dégagerait des contingences terrestres et se déifierait pour accéder à Dieu et jouir de l’état sensible et paradisiaque d’une présence en Lui !

L’examen doctrinal

La définition de la mystique suffirait, à elle seule, à faire apparaître ses principales divergences avec certains aspects de la doctrine évangélique. Nous avons fait le choix d’en aborder quelques-unes.

Notre union est mystérieuse et non mystique, elle est une profonde communion et non un mélange des genres.

Tout d’abord, comme le démontre un article du blog, l’idée de déification ou de divinisation est étrangère à l’Écriture. La simple aspiration à la fusion avec Dieu et donc au dépassement du statut de créature a quelque chose d’idolâtre. N’était ce pas la suggestion de Satan à Adam, lorsqu’il lui dit : « vous serez comme des dieux » ? Parce qu’elle suppose l’effacement des distinctions fondamentales entre l’homme et Dieu, Henri Blocher considère la mystique comme « le panthéisme exprimé en termes d’aspiration religieuse » (Doctrine du péché et de la rédemption, p. 190). Même régénérée et unie à Christ, l’âme du fidèle ne saurait se fusionner avec l’Esprit divin. Notre union est mystérieuse et non mystique, elle est une profonde communion et non un mélange des genres.

Ce serait, par ailleurs, largement présumer de l’innocence de notre âme que de l’imaginer dans sa fiabilité et sa perfection originelle, du simple fait qu’elle ait été touchée par la grâce. Cette compréhension de la rédemption relève de l’angélisme. L’anthropologie mystique sublime aussi l’âme (ou bien le cœur, alors dissocié de l’intelligence ce qui pose aussi problème) lorsqu’elle lui reconnaît la faculté particulière de sonder Dieu et de nous unir à Lui. Selon 1 Corinthiens 2.11, l’esprit de l’homme ne peut sonder autre chose que l’homme et, « personne ne connaît ce qui concerne Dieu, si ce n’est l’Esprit de Dieu. » Lorsqu’il cherche, au moyen de ses facultés propres (qu’elles soient intellectuelles ou émotives) à s’élever à Dieu et sonder ses mystères, le mystique emprunte une voie stérile et interdite ; « Dans cette relation avec un dieu émanation de ses désirs, l’homme risque de ne trouver que lui-même. Ce dieu trop à l’image de l’homme, (…) peut être qualifié d’idole. »[2].

La révélation de Dieu est un don qu’aucune méthode humaine ne saurait produire. Élaborer une « technique religieuse » pour « arriver à » une illumination particulière du Saint-Esprit, » a des relents de paganisme (Blocher p.309). C’est aussi omettre que Dieu ne se révèle qu’aux humbles qui ont justement conscience de leur incapacité à accéder à Lui. La foi est l’unique moyen prévu pour s’approcher de Dieu, recevoir la révélation et s’approprier ce qui est accordé en Jésus-Christ. Tout ce qui, de manière ponctuelle ou régulière, s’ajoute au « sola fide » (la foi seule), en prétendant l’assister ou la médiatiser, éloigne de la simplicité de la foi.

C’est sans compter que les techniques auxquelles recourent les mystiques sont problématiques en elles-mêmes. D’une part, elles sont souvent imprégnées par la dévotion qui revient à la Vierge Marie, aux saints ou aux anges, dans la piété catholique et orthodoxe. D’autre part, on retrouve toujours dans ces procédés, une étape qui sert à agir sur la conscience et à altérer son état : que ce soit en l’anesthésiant (en se concentrant sur la respiration, une image ou un son, au point de faire abstraction de tout l’environnement extérieur) ou en l’excitant jusqu’à l’extase (en répétant mécaniquement un geste, une phrase). Comment accepter de mettre notre conscience volontairement en veille, nous qui devons la conserver éveillée, bonne et pure? Comment pourrait-elle nous prémunir efficacement contre le mal si nous l’enivrons ? Plutôt que de s’ouvrir spécialement à l’Esprit Saint, nous craignons que le mystique s’expose à tous les vents qui passent.

Enfin, par cette altération de la perception, le sujet s’évade de la réalité. Le bien-être éprouvé est trompeur et n’accrédite en rien la pratique (le yoga, l’hypnose, la drogue en font autant). Fuir la réalité revient à choisir l’illusion et le mensonge.

Vraie piété ou religiosité vaine ?

La reconnaissance et l’amour que nous éprouvons pour notre Seigneur s’accompagnent légitimement d’une certaine émotion. Il y a même un bonheur particulier pour le fidèle, dans le fait de rendre à Dieu, la gloire qui Lui est due. Pour autant, l’Ecriture ne fait de l’émotion ni le contenu principal de l’amour, ni même le gage de son authenticité.

Nos émotions sont ambivalentes. Elles peuvent être selon Dieu, ou selon le monde, (Jn 14.27 ; 2 Co 7.10) ; être aussi bien vraies et fruits de l’Esprit, qu’inappropriées et obtenues par simple conditionnement psychique (Ph 3.1 ; Jc 4.9). Par ailleurs, toute la gamme des sentiments ne convient pas à la piété. Le vocabulaire par lesquels Dieu décrit la piété qu’il agréé, n’a rien à voir avec les termes dionysiaques et sensuels de l’amour mystique (sublimation de l’éros). Dieu est Saint et Esprit, il n’est ni notre mère, ni notre amante pour être aimé ainsi.

Pour le reste, ce qui est souhaité de l’amour pour Dieu, c’est qu’il se traduise concrètement par l’amour fraternel, l’obéissance à la Parole et le zèle pour les bonnes œuvres (1 Jn 4.21 – 5.3 ; Tt 2.11-14) ; qu’il soit « attitude existentielle et règle de comportement » plutôt « qu’effusion sentimentale » (H. Blocher, p.189). C’est donc offenser Dieu que de réchauffer artificiellement notre piété par la simple intensité d’un « temps-spi », quelques exercices mystiques ou un shoot de louange plutôt que de l’aimer en vérité (Ap 3.15-19)… Dans cette confusion, il devient impossible de discerner si nous sommes animés d’une piété utile et véritable ou d’une piété trompeuse, dont on conserve l’apparence tout en s’éloignant du Seigneur (Jc 1.26 ; 2 Tm 3.5). En se fiant à ses sensations pour jauger sa spiritualité, on se trompe de critère de jugement et l’on risque aussi de tomber dans le subjectivisme ou l’illuminisme.

Conclusion

A l’instar de R-M et J-M Berthoud, nous pensons que la mystique est « une contrefaçon de la vraie communion du chrétien avec son Dieu. »[3] Tel le romantique du XIXe siècle qui aimait le sentiment amoureux plus que sa femme, le mystique tend à aimer les sensations religieuses plus que Dieu. Souvent, dans les affaires de cœur, les plus beaux élans sont pervertis par les désirs les plus narcissiques et idolâtres. Il est donc indispensable que l’œuvre de la croix agisse jusque dans notre piété pour que celle-ci ne soit pas dévoyée par la recherche de notre propre satisfaction. Alimentée par la seule foi en Jésus-Christ, en qui « tout ce qui contribue à la vie et à la piété » nous a été donné par Dieu (2 P 1.3), notre amour pour Lui se renouvellera alors dans toute sa force et sa vérité.

[1]. À partir de l’article « Mystique » du Dictionnaire critique de théologie, J-Y. LACOSTE (ss dir.), Puf, 1998, pp. 778-784.

[2] Françoise Van der MENSBRUGGHE, Le mouvement charismatique, Labor et Fides, 1981, p. 69.

[3] R.-M. & J.M. BERTHOUD-MONOT, Mysticisme d’hier et d’aujourd’hui, L’age d’homme, 2000, p.22.

Pour aller plus loin :

  • Henri BLOCHER, Doctrine du péché et de la rédemption, Edifac, 2000, pp. 187-193.
  • Jacques BUCHHOLD, La spiritualité et les chrétiens évangéliques, Vol 1 et 2, Excelsis, 2012. 
  • R.-M. & J.M. BERTHOUD-MONOT, Mysticisme d’hier et d’aujourd’hui, L’age d’homme, 2000.

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