La prière du cœur – réflexions d’un pasteur

La prière du cœur – réflexions d’un pasteur

J’ai beaucoup apprécié le dernier article d’Emmanuelle «la prière du cœur». D’abord parce que j’ai beaucoup d’estime pour l’auteure qui est aussi une amie, mais aussi parce que la réflexion proposée m’a semblé vraiment intéressante, car concernant une spiritualité franchement éloignée de celle que je peux connaître et vivre. Si je vois plusieurs avantages à cette « prière du cœur » ou « prière de Jésus », plusieurs questions me sont aussi venues à l’esprit en lisant l’article, et en particulier des questions d’ordre pastoral. Je me propose donc de partager simplement quelques idées pour faire suite à l’article.

Les qualités de la « prière du cœur »

La « prière du cœur » possède un avantage évident, c’est que l’on n’a pas besoin de choisir des mots. De nombreuses personnes – notamment au début de leur vie chrétienne – ont  des difficultés à exprimer verbalement ce qu’ils aimeraient dire. La prière d’une phrase, répétée presque de manière mécanique, permet de bien situer l’enjeu de la prière : la relation avec Jésus-Christ et non pas la sélection de phrases. Comme le précise Emmanuelle, cette prière vise « un sentiment de dépendance envers Dieu peu importe les circonstances de la vie. La finalité est l’union à Dieu ». Il est à souhaiter que toute prière, lue, récitée, ou spontanée aie pour but la relation à Dieu.

La prière d’une phrase, répétée presque de manière mécanique, permet de bien situer l’enjeu de la prière : la relation avec Jésus-Christ

Il faut aussi souligner que la prière du cœur bien que courte, est théologiquement profonde. C’est le cas de nombreux textes « réfléchis » et mis par écrit. Cette prière en effet sur la vérité fondamentale concernant l’identité de Celui à qui l’on adresse la prière, et en même temps de la distance infinie qui existe entre Lui et nous, et qui pourtant a été comblée par amour. Le fait de s’appuyer sur des prières réfléchies par d’autres avant nous me semble être une piste féconde pour nourrir notre vie de prière.

Quelques interrogations quand même…

Cela étant, répéter la même phrase à longueur de journée, quand bien même cette récitation vise l’union avec Dieu, me questionne pastoralement. En effet, la répétition de mots de manière automatique, tel un mantra (adressé à Christ certes), pourrait amener à aller à contre-sens de ce que cherche le Seigneur. Matthieu 6.7 semble indiquer que certaines prières juives, adressées à Yahweh et répétées jour après jour de manière automatique étaient assez loin de la relation que Jésus avait avec le Père.

La répétition de mots de manière automatique, tel un mantra (adressé à Christ certes), pourrait amener à aller à contre-sens de ce que cherche le Seigneur

Pastoralement, on peut du coup se demander si il ne serait pas contre-productif de proposer de réciter une prière « passe partout » voire passe-temps (pour prier en tout temps) comme solution pour ceux qui ont du mal à prier. Il n’est pas du tout évident qu’en disant « priez sans cesse », Paul pensait à ce type de prière. D’autant que Paul démontre au travers de ses lettres une très grande variété de prières[1]. Sa pratique semble donc assez éloignée d’une prière stéréotypée répétée comme un mantra. Il me semble utile pastoralement de montrer aux personnes que nous accompagnons cette variété de prière, mais aussi la grande diversité de chrétiens et la manière dont Dieu s’est révélé à eux. Tout cela témoigne d’une possibilité pour chacun, quelque soit son arrière plan de s’approcher de Dieu au travers de Jésus-Christ, justement sans avoir à utiliser de formule. Chaque personne accompagnée devrait donc se sentir libre de parler à Dieu avec ses propres mots (ou ses mots impropres), sans crainte.

Il me semble utile pastoralement de montrer aux personnes que nous accompagnons cette variété de prière, mais aussi la grande diversité de chrétiens et la manière dont Dieu s’est révélé à eux

La vertu des prières répétées

En même temps, il ne faut pas être naïf et penser que Jésus ne faisait que prier spontanément. Le Notre Père est largement inspiré du Kaddish juif qui était récité chaque sabbat ! De même, en faveur des prières récitées, il convient de rappeler que les Réformateurs, Martin Luther en tête[2], tout en insistant sur la foi et la relation personnelle avec Christ, ont récité des prières. Le psautier était bien évidemment mis à l’honneur, mais aussi les 10 commandements ou le Notre Père, que le Réformateur de Wittenberg a médité toute sa vie.

En même temps, il ne faut pas être naïf et penser que Jésus ne faisait que prier spontanément

Il ne s’agit donc pas pour moi de remettre en question le bien fondé des prières récitées,  répétées, et donc de la prière du cœur, car bien des chrétiens avant moi ont pratiqué ce type de prière. Si cette prière aide à la concentration, il me semble pourtant que l’on peut aussi être concentré sur Jésus-Christ sans la répétition, notamment en s’appuyant sur le texte biblique. Une méthode intéressante consiste à lire un ou deux versets d’un psaume et ensuite de prier en réponse au texte.

On peut aussi être concentré sur Jésus-Christ sans la répétition, notamment en s’appuyant sur le texte biblique

Le rapport au corps : une question pour la piété évangélique ?

Par contre, il me semble utile de questionner notre vie de piété dans son rapport au corps. Il me semble que mon héritage calviniste a censuré ou au moins limité l’aspect physique de ma vie de prière. Les orthodoxes prient debout avec un mouvement de balancier, d’autres marchent en priant, d’autres encore lèvent les mains et font de grands gestes, … de mon côté j’ai dû apprendre à prier « sans bouger, les mains jointes et la tête baissée » et si possible sans émotion trop vive dans la voix. Or, cette manière de prier, utile pour la concentration pourrait bien avoir un effet pervers sur la créativité, la sensibilité et l’émotion, alors que précisément, devant Dieu, il est possible d’être pleinement libre. Réciter une prière peut se faire en marchant, en cuisinant, ou en jardinant et il n’y a rien d’irrévérencieux à prier en étant actif par ailleurs[3]… or il est peut être plus difficile d’être spontané en étant actif…

Il me semble utile de questionner notre vie de piété dans son rapport au corps

Il me semble donc que la mise en garde d’Emmanuelle à ne pas faire de la prière du cœur la base de notre piété est judicieuse, mais qu’elle pourrait trouver une place au milieu d’autres manières de prier, enrichissant avec d’autres méthodes notre vie de prière. A suivre…

 

[1] A ce sujet, on tirera profit de la lecture de D. CARSON, la prière renouvelée, Charols, Excelsis, 2005, 272p.

[2] On pourra lire en particulier M. LUTHER, Lettre de Martin Luther à Maître Pierre, coiffeur.

[3] Le livre de Harrison Warren Tish, Liturgie de la vie ordinaire, Charols, Excelsis, 2018, 180p. est une précieuse aide pour vivre une piété connectée à la vie quotidienne.

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