Les Pères de l’Église et mon argent

Les Pères de l’Église et mon argent
Clément Blanc

Nous lisons la Bible, et nous construisons notre théologie au travers de « lunettes culturelles » qui produisent des angles morts dans notre théologie. Je trouve que l’étude de l’histoire de l’Église est un excellent moyen d’apporter un regard extérieur à notre culture pour mettre en lumière ces angles morts.

L’enseignement des Pères de l’Église, pendant les premiers siècles, sur l’argent et la générosité est un exemple qui m’interpelle particulièrement. Voici quatre éléments structurants de leur enseignement qui, j’espère, vous convaincront que leur compréhension de la Bible vient interroger nos convictions bibliques sur l’argent et la générosité.

L’impératif de générosité

Pour les Pères, la générosité n’est pas réservée à une élite spirituelle. C’est au contraire le b.a.-ba. de la foi chrétienne. Ignace résume ainsi : « si vous avez parfaitement pour Jésus-Christ la foi et la charité, qui sont le commencement et la fin de la vie : le commencement, c’est la foi, et la fin, la charité, Les deux réunis, c’est Dieu, et tout le reste (qui conduit) à la perfection de l’homme ne fait que suivre. » (Aux Éphésiens, XIV.1).

Pour les Pères, la générosité est le b.a.-ba. de la foi chrétienne.

De même que l’épître de Jacques affirme qu’il ne peut y avoir de foi sans œuvres, les Pères insistent sur le fait que la foi véritable produit nécessairement la générosité. Cet impératif est d’abord un moyen de libérer le riche plutôt qu’un moyen de secourir le pauvre. C’est parce que la richesse est un piège qui conduit naturellement à l’idolâtrie, en donnant à l’argent la place réservée à Dieu, que les Pères exhortent vivement les riches à se libérer de cette tentation par la générosité. Selon les mots de Cyprien : « Ils croient posséder quand plutôt ils sont possédés, esclaves de leur fortune, et face à l’argent loin d’en être les maîtres ils lui sont asservis. » (Ceux qui sont tombés, 12).

Relativisation de la propriété privée

Comme le disait un grand philosophe : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » C’est probablement ce qu’aurait pu dire n’importe quel prédicateur des premiers siècles concernant les biens qui nous sont confiés. Ce que nous possédons, nous le possédons pour les pauvres. Pour Clément d’Alexandrie par exemple : « Dire : c’est à ma disposition et j’en ai en surabondance, pourquoi n’en jouirai-je pas ? – cela n’est ni humain ni sociable, mais voici plutôt ce qui est conforme à la charité : c’est à ma disposition, pourquoi n’en pas faire part à ceux qui en manquent ? – Car c’est celui-là qui est parfait, qui a accompli le commandement : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même.” » (Le Pédagogue, livre II, XII, 120).

Ne pas être libre de l’usage que l’on fait de ses biens est une remise en question de la propriété privée. Alors que la culture romaine avait sacralisé la propriété privée (tout comme notre culture aujourd’hui), les Pères soulignent que seul Dieu est réellement propriétaire. Tertullien affirme ainsi : « Car même ce qui paraît être à nous ne nous appartient pas : rien en effet n’est à nous, puisque tout appartient à Dieu, à qui nous-mêmes appartenons aussi. » (De la patience, VII, 5). Le chrétien n’est ainsi qu’un administrateur des biens que Dieu lui a confié pour faire le bien, en particulier en secourant le pauvre.

La propriété privée n’est cependant pas abolie, elle est seulement relativisée. Chacun reste propriétaire de ce dont il a besoin pour vivre. De plus, le partage concerne en général le fruit du travail et non les moyens de production. Clément d’Alexandrie critique la mise en commun généralisée des biens. Il souligne que la pauvreté elle-même ne rend pas vertueux et qu’il faut garder des biens pour pouvoir répondre aux exhortations bibliques concernant l’aumône.

La solidarité dans l’Église

Quel pauvre doit être secouru ? Les Pères ne limitent pas la générosité aux frontières de l’Église, mais l’essentiel des exhortations portent sur la solidarité à l’intérieur de l’Église. Ils décrivent l’Église comme une communauté dans laquelle les membres doivent être solidaires les uns des autres comme des frères et des sœurs de sang doivent l’être.

La Didachè enseigne ainsi : « Tu ne te détourneras pas de l’indigent mais tu mettras tous tes biens en commun avec ton frère et tu ne diras pas qu’ils te sont propres : car si vous êtes solidaires dans l’immortalité, vous devez l’être à plus forte raison dans les choses périssables ! » (4.8). Cette solidarité au sein de la famille qu’est l’Église ne se limite pas à l’Église locale mais relie l’ensemble du corps du Christ.

Distinguer entre nécessaire et superflu

Ce dernier point est une conséquence naturelle des points précédents. Si nous ne sommes que des intendants des biens que Dieu nous confie pour prendre soin des pauvres, alors nous devons distinguer entre ce dont nous avons besoin et ce que nous pouvons partager. Les Pères condamnent l’accumulation des biens qui est vue comme un attachement coupable aux richesses et une forme de vol vis-à-vis des pauvres à qui ces biens étaient destinés.

Le chrétien est donc exhorté à définir ce qui lui est strictement nécessaire et donner le reste : « C’est pourquoi le gnostique [le chrétien accompli] réduit ses désirs pour ce qui est de la possession et de l’usage, sans franchir la limite du nécessaire. » (Clément d’Alexandrie, Stromates VI.XII.100.1). Cette notion de nécessaire est parfois réduite au strict minimum. Hermas et Aristide mentionnent ainsi la pratique de jeûne pour pouvoir donner au pauvre la somme ainsi économisée.

Conclusion

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ces enseignements me semblent très exigeants, alors qu’ils étaient des éléments habituels de l’enseignement de l’Église ancienne. Il me semble que ces quatre points d’enseignement des Pères viennent nous poser les quatre questions suivantes :

  • Quelle est notre réaction lorsque la Bible présente la générosité comme un impératif ? Utilisons-nous la doctrine du salut par la grâce seule comme un moyen d’écarter ces impératifs ?

  • Acceptons-nous trop facilement la sacralisation de la propriété privée, inscrite au cœur de notre société individualiste, en oubliant que tout nous est confié par Dieu pour faire le bien ?

  • Nous voyons-nous suffisamment unis à nos frères et sœurs partout dans le monde pour nous sentir responsables lorsqu’ils sont dans la détresse ?

  • Arrivons-nous à distinguer dans notre quotidien entre le nécessaire et le superflu ? Et sommes-nous prêts à partager ce superflu plutôt qu’à le consacrer à nos désirs de consommation ?

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