L’image contre l’idole : histoire d’une gravure protestante au temps du Réveil

L’image contre l’idole : histoire d’une gravure protestante au temps du Réveil
Stéphane Zehr

L’insistance sur la dimension émotionnelle des Réveils a parfois fait oublier qu’ils avaient été, premièrement, un retour aux Écritures, orientés vers l’instruction populaire et la catéchèse. Une étonnante gravure de Napoléon Roussel, L’Église romaine condamnée par la Bible, parue en France dans les années 1840, illustre les rapports du Réveil avec l’enseignement, la controverse doctrinale ainsi que les liens entre protestantisme et image[1].

1. Napoléon Roussel, le Réveil dans la campagne française

L’auteur de cette gravure, Napoléon Roussel, connaît au début des années 1830 une crise spirituelle profonde sous l’influence d’Adolphe Monod, l’un des pasteurs principaux du Réveil protestant. Alors ministre à Saint-Étienne (Loire), Roussel est contraint de démissionner car sa nouvelle prédication suscite l’hostilité de son Église. Il fonde en 1835, avec ceux qu’il a gagnés à son message, l’Église libre de Saint-Etienne, et reçoit le soutien de la Société Évangélique.

Dans les années 1840 (date d’émission de la gravure), Roussel participe à un étonnant mouvement vers le protestantisme en Haute-Vienne. Un curé de Villefavard, l’Abbé Lhotte, s’est converti en lisant un ouvrage de controverse du XVIIème siècle. Désirant un pasteur pour sa paroisse, il finit par faire appel à la Société Évangélique, qui lui envoie Napoléon Roussel. Ce dernier y découvre une population catholique ouverte au message évangélique : le 31 mars 1844 quatre cent personnes assistent au premier culte. Malgré les vicissitudes, le Réveil s’approfondit et s’étend à des villages voisins ; à chaque fois, Roussel est mandé par les autorités locales, et la majorité de ces populations finit par adhérer à la foi de la Réforme. Un culte sera même organisé à Limoges quelques temps plus tard.

Cinq ans après le début de l’œuvre, la Société Évangélique compte en Haute-Vienne sept postes où elle assure un culte régulier et entretient des écoles dirigées par des instituteurs-évangélistes.

2. La reconquête catholique autour de 1850

Par sa dynamique évangélisatrice, le Réveil touche des populations catholiques. Le triple enjeu de la mission, de l’instruction et de l’affermissement des conversions est donc intimement lié à la controverse doctrinale. Il s’agit de prouver que les croyances et les rites de l’Église romaine ne sont pas fondés sur l’Écriture.

Or, après avoir été affaiblie par la Révolution, l’Église romaine amorce au XIXème siècle une reconquête des territoires perdus du catholicisme. Dans les faits, Napoléon Roussel jouit d’une faveur inhabituelle ; il profite aussi de l’anticléricalisme de cette région. Mais il est confronté à ce regain d’influence au niveau national. Sous la Restauration (1815-1830), en effet, l’Église romaine avait bénéficié de la connivence du pouvoir pour rétablir son autorité. Par la suite, elle relance ses missions, crée de nouveaux lieux de pèlerinages, entretient et développe la piété superstitieuse et populaire ; tout en radicalisant ses positions doctrinales par rapport à la modernité, elle assouplit sa discipline. Son clergé se renforce numériquement, et son poids politique, inégal dans le temps, représente un danger permanent pour le Réveil, menacé dans son développement et sa liberté d’expression.

Les fruits du Réveil sont donc fragiles, et la pression du catholicisme demeure sur les âmes. Ainsi, trois curés sont successivement envoyés à Villefavard. L’un d’eux entre en controverse avec Roussel, qui ne se laisse pas démonter : « Il me demanda, comme d’habitude, raconte ce dernier, où nous étions avant Luther et Calvin ? Je lui répondis par cette question : « Où était votre soutane avant que vous l’eussiez brossé ? – Sous la poussière. – Eh bien ! nous étions de même sous la poussière du catholicisme que nous avons secouée. »[2]

3. L’image contre l’idole : image protestante, controverse et catéchèse

La controverse doctrinale s’inscrit donc dans cette volonté de consolider le Réveil et d’éduquer les consciences à discerner la vérité de l’erreur sur la base de la Parole. Napoléon Roussel rédigera plusieurs ouvrages de controverse, mais percevra aussi l’utilité de l’image. Cette dernière lui permet, non sans ironie, d’instruire et de frapper l’imagination par le biais d’un jeu de lecture.

En effet, L’Église romaine condamnée par la Bible est d’abord une image ludique : la scène représente l’intérieur d’une Église catholique, dans laquelle sont synthétisées la plus grande partie de ses activités. On peut ainsi voir un prêtre prêcher, tandis qu’un autre prie devant l’autel. Le regard commence par embrasser l’ensemble, puis s’amuse à reconnaître les détails, scrutant coins et recoins : carême, prière, messe, confession, mariolâtrie… Le spectateur est actif : on lui demande d’identifier des éléments qui lui sont familiers.

Mais la force de la dénonciation vient de la juxtaposition de ces pratiques avec un verset des Écritures, qui fait surgir, dans un contraste saisissant, la contradiction du catholicisme avec la Bible. On trouve, à côté d’un homme qui prie, le verset de Matthieu 6.7 : « Quand vous priez n’employez pas de vaines redites ». Un peu plus haut, sous un tableau représentant la Vierge : « Il n’y a qu’un seul intercesseur entre Dieu et les hommes, savoir Jésus-Christ » (2 Tm 2.5)… L’accumulation des erreurs démontrées ainsi, remet en question l’intégralité du papisme.

L’image protestante dont se sert le Réveil est une image contre les idoles ; sa fonction religieuse n’est pas d’être un medium dans la piété (fonction iconique), mais elle est assujettie au service de la Parole (fonction pédagogique). Les versets, placés graphiquement dans l’image sous forme de petites pancartes, contestent, avec des mots, l’image-idole et le geste-idole du rite. La conscience est frappée par la radicalité du contraste : il n’y a pas de demi-mesure possible avec l’Église romaine, dont le sanctuaire est un nid d’erreurs populaires et savantes. Elle apparaît, dans la confrontation objective, voire naïve, à la Parole, comme une fausse église.

Conclusion :

Roussel rejoint l’idée positive que pouvait avoir Luther de l’image pour l’instruction du peuple. Pour le Réformateur, l’image n’était rien en soi, pourvu qu’elle ne serve pas l’idolâtrie[3]. Mais il inclut la méfiance, plus profonde, de Calvin, envers les représentations quelles qu’elles soient, en intégrant visuellement dans sa gravure la Parole comme juge des idoles et juge de l’Église.

Pour aller plus loin :

  • Samuel MOURS, Un siècle d’évangélisation en France (1815-1914), Tome 1er, 1815-11870, « Essais sur l’histoire du protestantisme français », Flavion, Editions de la Librairie des Eclaireurs Unionistes, 1963.
  • Gérard CHOLVY, Les religions et les cultures dans l’Occident européen au XIXème siècle, 1800-1914, Paris, Karthala, 2014.

 

[1]  Cette gravure a été réimprimée (dans une pochette qui en contient de nombreuses autres) à l’occasion d’une exposition célébrant les cinq cent ans de la Réformation, au Carré d’Art, à Nîmes : Protestantisme et images, 1517-2017, 500 ans de la Réforme. Introduction Didier TRAVIER, Conservateurs des fonds patrimoniaux. Collection personnelle de Daniel TRAVIER.

[2]  Samuel MOURS, Un siècle d’évangélisation en France (1815-1914), Tome 1er, 1815-11870, « Essais sur l’histoire du protestantisme français », Éditions de la Librairie des Éclaireurs Unionistes, Flavion, 1963, pp. 99-100.

[3]  Jérôme COTTIN, La Réforme et les images, origine et actualité, sur https://www.protestantismeetimages.com/La-Reforme-et-les-images-Origine,45.html, consulté le 11 octobre 2018.

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