Le mouvement évangélique en France – Partie 1 : la naissance (1730-1792)

Le mouvement évangélique en France – Partie 1 : la naissance (1730-1792)
Franck Belloir

Faut-il parler d’acte de naissance ? Est-ce à dire alors, comme on le pense – et l’entendons parfois  que les évangéliques apparaissent en France avec les premières campagnes de Billy Graham dans les années 1950 ? De vrais produits d’importation en somme ! Et bien non ! En réalité, ce mouvement évangélique s’enracine dans le grand événement de la Réforme, ainsi que dans les Réveils protestants des XVIIIe et XIXe siècles. Nourris par la Bible dans l’élaboration doctrinale et dans la manière de vivre, les évangéliques insistent en particulier sur la centralité de Jésus-Christ, la conversion, la prière spontanée, les cantiques populaires et la sanctification. Tous ces éléments peuvent se retrouver à des degrés différents dans telles églises ou courants, car il n’existe pas une unique Église évangélique. Ce mouvement a fait surgir en France à la fois des Églises nouvelles et des courants au sein d’Églises déjà existantes. C’est bien cette complexité que nous vous invitons à découvrir !

Les origines variées du mouvement

On peut citer au moins cinq courants ou influences originels plus ou moins liés entre eux. Évoquons, en premier lieu, les « piétistes » dont Philipp Jacob Spener est le plus illustre représentant. Son Pia Desideria, publié en 1675, insiste sur la conversion et la vie intérieure. En reprenant l’idée millénariste, il contribue aussi à l’action missionnaire. Le comte de Zinzendorf, formé à Halle, centre du piétisme, fonde le mouvement Morave qui constitue la seconde origine du Réveil Français. Ils se distinguent par un christocentrisme exaltant les plaies du crucifié associé à une forte émotivité qui parfois choque les réformés[1]. Marqué par leur piété, John Wesley, quelques temps après, bouleverse l’Angleterre et fonde le méthodisme. Tout en conservant les caractères des deux précédents, le méthodisme privilégie la sanctification, les cantiques populaires et les réunions en plein air. Il refuse, néanmoins, comme les piétistes ou les moraves, toute forme de séparatisme. Issu du même espace géographique, les non-conformistes anglais constituent la cinquième influence[2]. Leur profonde connaissance biblique les conduit à une lecture verset par verset très littérale et imprégnée de calvinisme. Enfin, il est temps de faire une place aux quakers, parfois aussi appelés « trembleurs », qui proclament que tout homme possède en lui une étincelle divine que l’Esprit-Saint doit illuminer. Dans ce sens, ils rejettent tout formalisme et organisation et préfèrent insister sur la tolérance, le pacifisme et la justice sociale.

Petit inventaire des premiers groupes fondés

Les piétistes, les premiers, contribuent à la rénovation de la foi notamment dans le pays de Montbéliard et l’Alsace avant d’essaimer à Bordeaux, Nérac, Nîmes, etc. S’appuyant sur cette implantation et le croissant réformé, les moraves apparaissent comme la « seconde vague ». Avec les frères Knoll (1746-48 et 1752-54) et Fries (1760), ils installent des groupes dans la vallée du Rhône, Nîmes et les Cévennes, Bordeaux et la Saintonge. De leur côté, les quakers s’implantent dans la région de Congénies, dès les années 80 du XVIIIe siècle, et convertissent ceux qu’on appelle les « Couflaïres » ; plus ou moins héritiers des prophètes cévenols. Partant des îles anglo-normandes, les méthodistes, avec leur premier pasteur Mahy, s’implantent en Normandie dans la région de Courseulles (proche de Caen) dès 1791. Puis avec Cook, ils gagnent le sud : les Cévennes et la Drôme. Enfin, les non-conformistes mènent une action plus effacée et rendu plus difficile par un contexte international de tension entre l’Angleterre et la France mais, avec Laurent Cadoret, il touche Paris puis la Normandie.

Les « outils » évangéliques

Ce travail développe de réels instruments d’évangélisation qui ont favorisés le déploiement évangélique dans une France en pleine transformation politique, sociale et religieuse. Les écrits demeurent, à coup sûr, les principaux. Notons ici l’importance de la brochure piétiste intitulée Miel découlant du Rocher qui est Christ à laquelle on peut ajouter les sermons de Nardin (piétiste montbéliardais). Puis, plus tard, les sermons de Zinzendorf (Discours de Berlin ou un choix des Discours de Pennsylvanie) et les Cantiques moraves qui rencontrent un réel succès. L’apport de cette littérature est considérable car il s’agit souvent du seul soutien des convertis entre deux voyages missionnaires. On assiste aussi à la mise en place de véritables organisations structurées, comme ces puissants organes de diffusion du piétisme que sont les sociétés de piété présidées par des femmes qui fixent les moments et les lieux de ces réunions d’une vingtaine de participants au maximum. Et puis, il y a aussi cette nouvelle manière d’évangéliser en plein air qui gagne des foules portées par les cantiques et qui, en France, ne peut que rejoindre les vieilles habitudes protestantes de s’assembler au Désert.

 

Évoquer la naissance du monde évangélique, c’est prendre le risque de se plonger dans une origine variée et plus complexe qu’il n’y paraît. On perçoit, très vite, la dimension internationale de ce mouvement, comme le fut jadis la Réforme, qui s’enracine solidement en France. Ces groupes « réveillés » joue un rôle non-négligeable qui ne peut pas se mesurer au nombre de nouveaux groupes créés car, tant dans leurs moyens que dans leur théologie, l’effort les porte plus à une revitalisation de la foi existante qu’au séparatisme. L’enjeu des travaux d’histoire consiste aujourd’hui à trouver la méthode et les outils propres pour saisir cette influence quasi « souterraine ».

 

Petite bibliographie :

  • D et H. Gembicki, Le Réveil des cœurs, Le Croît Vif, 2013.
  • Wemyss, Histoire du réveil, Les Bergers et les mages, 1977.

 


[1] Le christocentrisme signifie la centralité de Christ en toute chose alors que les réformés préfèrent s’adresser au Père.

[2] Les non-conformistes en Angleterre ce sont tous ceux qui ne sont pas anglicans.

7 Commentaires

  • Claude Harel 21 décembre 2016 13 h 14 min

    Je regrette que vous ayez omis (?) d’évoquer les racines anabaptistes-mennonites du mouvement évangélique. Auriez-vous besoin d’informations à ce sujet ?

  • Claude Harel 25 décembre 2016 21 h 20 min

    Bonsoir,
    J’avais posté un commentaire il y a trois jours, mais ce commentaire a disparu… Je le réécris en le complétant.
    Votre article m’a intéressé, mais j’ai été surpris de n’y voir aucune mention des racines anabaptistes-mennonites du mouvement évangélique. Pour cela il faut évidemment remonter au XVIème siècle avec la réforme radicale et les Frères suisses. Pourquoi avoir choisi la date de 1730 comme point de départ du mouvement évangélique en France et ne pas être remonté au XVIème siècle ?

    • Manu Bastard 27 décembre 2016 18 h 03 min

      Bonjour Claude. Merci pour ta remarque. Comme tu peux l’imaginer, ce n’est pas facile d’être exhaustif quand on résume plusieurs siècles d’histoire. Nous avons préféré aborder les racines anabaptistes dans un article à part entière que nous publierons dans les prochains mois. Les 500 ans de la Réforme seront une occasion particulière pour aborder plus en détail sur Point-Théo nos racines du 16ème siècle. En te souhaitant de très bonnes fêtes !

      • Claude Harel 31 décembre 2016 17 h 09 min

        Merci pour ta réponse, Manu ! Je te souhaite ainsi qu’à toute l’équipe de Point Théo une année 2017 richement bénie.

        Je suis d’accord sur le fait qu’il est difficile d’être exhaustif dans un article comme celui de Franck Belloir. Ceci dit, ce que j’aurais souhaité ce n’est pas l’exhaustivité, mais l’exactitude. Je suis désolé, mais les racines du mouvement évangélique (en France comme ailleurs dans le monde sont bel et bien anabaptistes. Des personnes plus autorisées que moi pourront le confirmer.

        • Belloir 12 janvier 2018 14 h 11 min

          Cher Claude,

          Je réponds très tardivement à vos questions et j’en suis très confus mais vous connaissez l’adage; « mieux vaut tard… »

          Votre question sur les anabaptistes est très juste et mérite réponse. Pour ma part, un premier élément d’explication est que je ne fais pas de distinction (calvinisme, luthéranisme, zwinglien ou anabaptisme…d’autant que les frontières théologiques et ecclésiologiques sont très floues), aussi je les intègre dans le grand mouvement de réforme du XVIe. En second lieu, il faut malheureusement reconnaitre qu’ils ne constituent pas un mouvement dynamisant au cours du XVIIIe car ils se sont repliés et ont perdu de leur vitalité spirituelle. En ce sens, ils n’apportent pas une dynamique de réveil.

          Pourquoi 1730? Pour la bonne et simple raison que c’est à cette date environ que l’on est capable de repérer des sociétés de piété effectives et un réel dynamisme de la diffusion de livres édifiants. Nous sommes donc aux balbutiements du mouvement avant que les choses se concrétisent avec les moraves et les méthodistes. Encore une fois, les anabaptistes sont absents de cette dynamique au XVIII et début XIXe; date qui concernait mon article. Mais comme toute date, elle est discutable.

          Je reste à votre disposition pour toute autre question.

          Amicalement,

          Franck

  • Manu Bastard 27 décembre 2016 18 h 02 min

    Bonjour Claude. Merci pour ta remarque. Comme tu peux l’imaginer, ce n’est pas facile d’être exhaustif quand on résume plusieurs siècles d’histoire. Nous avons préféré aborder les racines anabaptistes dans un article à part entière que nous publierons dans les prochains mois. En te souhaitant de très bonnes fêtes !

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