Pardonner sans qu’il y ait repentance ?

Pardonner sans qu’il y ait repentance ?
Michel Sommer

La repentance d’un offenseur est-elle nécessaire pour que l’offensé pardonne ? Un article de ce blog répond « oui ». Ma réponse en bref est « non » ; l’offensé est invité à pardonner même si un offenseur ne se repent pas. Mettons un peu d’ordre dans les termes à partir des Écritures et dans une perspective chrétienne de sensibilité « anabaptiste ».

Pardon

Pardonner implique de « nommer et condamner le méfait. » (Miroslav Volf, p. 169). Cela s’oppose à la banalisation ou à la relativisation du mal commis. Ensuite, pardonner signifie d’une part remettre la dette (à partir du verbe grec aphiēmi comme dans Mt 6.12 ; 18.32), d’autre part renoncer à la vengeance (Rm 12.19). S’il y a un bénéfice pour soi dans l’acte du pardon, c’est avant tout pour l’autre que l’on pardonne ; le pardon est donc à exprimer, d’une manière ou d’une autre. Ajoutons que, pour nous humains, le pardon est un processus. L’offensé est invité à emprunter ce chemin, sans en minimiser les obstacles.

Le modèle du pardon se trouve en Dieu, qui « met en évidence son amour pour nous : le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5.8). Les croyants/disciples du Christ sont invités à refléter ce pardon dans leurs relations : « comme le Seigneur vous a fait grâce, vous aussi, faites de même » (avec le verbe grec charizomai comme dans Col 3.13b ; Ep 4.32b), sans limite (que l’offenseur se repente, voir Lc 17.3b-4 ou qu’il ne se repente pas, voir Mt 18.22).

Certaines approches distinguent l’offre du pardon à un offenseur et le pardon accordé quand l’offenseur se repent. Il vaut mieux distinguer entre offensé et offenseur. L’offensé accorde son pardon, mais l’offenseur peut ne pas se repentir. Dieu a pardonné en Christ, c’est fait ; du côté de Dieu, le pardon est accordé. Ce qui reste à voir, c’est la réponse des offenseurs. En cas de repentance, celle-ci n’ajoute rien au pardon de Dieu. « Le pardon de Dieu n’est pas réactif – dépendant de notre repentance. Il est originel, précédé et conditionné par absolument rien de notre part. » (Miroslav Volf, p. 179)

Repentance

Se repentir signifie d’une part avouer la faute commise, à savoir nommer la dette envers l’offensé (Mt 6.12) et d’autre part demander pardon (Ps 51.3), à savoir reconnaître sa culpabilité. Celui qui se repent renonce à trouver des excuses, mais assume sa responsabilité. Une véritable repentance cherche une manière de restituer ou de réparer, parfois symboliquement (Lc 19.8). C’est pour l’autre et son bien que l’on se repent, même si l’on y trouve – en tant qu’offenseur – un apaisement. La repentance est également un processus. L’offenseur est invité à emprunter ce chemin, sans en minimiser les obstacles.

Contrairement au pardon, il n’y a, bien évidemment, pas de modèle divin de la repentance ! Devant le pardon de Dieu en Jésus-Christ, devant cet amour qui se donne et pardonne, les êtres humains sont invités à se repentir de leur péché. En fait, le modèle du pardon divin bien compris suscite la repentance. Cette asymétrie souligne le caractère créateur du pardon, comme l’exprime Hannah Arendt : « Le pardon est la seule réaction qui ne se borne pas à réagir, mais qui agisse de façon nouvelle et inattendue, non conditionnée par l’acte qui l’a provoquée et qui par conséquent libère des conséquences à la fois celui qui pardonne et celui qui est pardonné[1]. »

Réconciliation

Si l’offensé parcourt le chemin du pardon et l’offenseur celui de la repentance, alors une réconciliation peut avoir lieu qui marque les retrouvailles (Lc 15.20b-24), une relation plus saine, même si différente (Gn 33.12-16). Si l’offensé pardonne mais que l’offenseur ne se repent pas, pas de réconciliation. Si l’offenseur se repent mais que l’offensé ne pardonne pas, pas de réconciliation. Il faut être deux, offensé et offenseur, pour une réconciliation. Penser qu’il faut être deux pour que le pardon ait lieu bloque le processus du pardon au cas où l’offenseur ne se repent pas. Or, en Christ, Dieu a pardonné avant toute repentance.

Il faut être deux, offensé et offenseur, pour une réconciliation.

Générosité

Dieu est amour. Son amour est généreux (Mt 18.27) envers les bons et les méchants, ce qui fonde – selon Jésus – l’amour des ennemis (Mt 5.43-48), la « marque du christianisme » pour Tertullien. Attention : il ne s’agit pas de sympathie, mais de la recherche du bien de l’autre, même adversaire et persécuteur. Cette logique de la générosité et de la grâce rapproche pardon et amour des ennemis. « Le pardon n’est (…) rien d’autre que l’amour mis en œuvre dans les circonstances concrètes de l’existence et lorsque notre prochain devient, ne serait-ce qu’un moment, notre ennemi[2]. »

Objection

Comment laisser entendre qu’un enfant ou une femme victimes d’un père ou d’un mari violent et abusif pourrait voire devrait pardonner le mal subi ? N’est-ce pas encourager l’injustice ? Réponse brève à des questions complexes :

  1. Fuir de telles situations et se protéger est un préalable.
  2. Pardonner inclut le fait de dénoncer le mal comme mal.
  3. Pardonner peut s’accompagner d’une interpellation active de l’adversaire (Mt 5.38-42).
  4. Pardonner est un processus qui peut être long.
  5. La logique du pardon est compatible avec des sanctions disciplinaires visant la prise de conscience de l’offenseur ou la protection de personnes menacées (mais pas avec la volonté que l’offenseur soit puni, voir Rm 12.17a).
  6. Pardonner permet une demande de justice légale qui soit apaisée.
  7. Le soutien d’un groupe est essentiel, pour sortir du face-à-face toxique.

Sur le chemin du pardon, la demande de vengeance (voir les psaumes d’imprécation) à Dieu permet d’exprimer ce que porte l’offensé, tout en le prémunissant de passer à l’acte. De même, la demande de pardon par Dieu envers les offenseurs (Ac 7.60) peut subvenir à la difficulté de pardon de l’offensé. Le Dieu qui est appelé comme tiers est le Dieu en qui justice et pardon coïncident.

Le pardon de Dieu est une main toujours tendue, qui ouvre des possibles. Adoptons cette logique, coûteuse et gratuite, comme signe de l’Évangile et du Royaume de paix qui vient.

Pour aller plus loin

  • Donald Kraybill, Steven Nolt, David Weaver-Zercher, Quand le pardon transcende la tragédie – Les amish et la grâce, Charols, collection Perspectives anabaptistes, Excelsis, 2014, 296 p.
  • Michel Sommer, « Les processus pour aller vers le pardon et vers la repentance », in : Denis Kennel et Michel Sommer (sous dir.), Que celui qui est sans péché – Entre minimisation et surenchère du péché, Charols, collection Perspectives anabaptistes, Excelsis, 2019, p. 101-120.
  • Miroslav Volf, Free of charge – Giving and Forgiving in a Culture Stripped of Grace, Grand Rapids, Zondervan, 2005, 247 p.

 

[1] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 271.

[2] Louis Schweitzer, Les chemins de la vie spirituelle – Esquisse d’une spiritualité protestante, Paris, Cerf et Excelsis, 2003, p. 134.

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