« N’oubliez pas l’hospitalité » (Hé 13.2)

« N’oubliez pas l’hospitalité » (Hé 13.2)

Dans la Parole, l’hospitalité relève de la « justice ». Elle est très liée à la cause du malheureux qui vit au sein du peuple de Dieu, aux « droits inviolables » (Am 2.7) du pauvre, de l’étranger, de la veuve et de l’orphelin. Aussi, l’Écriture ne fait-elle pas de l’hospitalité un concept, ni même un cheval de bataille. Épiloguer, se révolter devant l’injustice et la précarité dans le monde, militer pour le rendre plus « hospitalier », ne semble ni suffisant, ni être tellement la vocation du chrétien. Est déclaré « juste », celui qui pratique personnellement la justice. Il est alors indispensable de consulter les différents textes relatifs à l’hospitalité et de les méditer, pour être maintenu dans une orientation vivante et dans la véritable sensibilité, celle qui conduit à la pratique de l’amour, « [non] pas en parole ni avec la langue, mais en action et en vérité. » (1 Jn 3.18)

Insensibilités, sensiblerie et vraie sensibilité

Dès qu’il est question de détresses et de besoins humains, notre sensiblerie risque de s’éveiller et de se manifester la première, en lieu et place de l’amour véritable. La capacité à s’émouvoir tromperait ainsi les âmes les plus “chrétiennes”… Si l’émotion ne conduit pas à prendre soin de l’autre, à prendre à cœur sa souffrance en cherchant à la soulager, elle n’est que sensiblerie. La sensiblerie est donc une contrefaçon de la sensibilité. C’est une émotivité à fleur de peau qui « touche » sans pousser à l’action. Elle s’empare de nos consciences au travers des médias qui nous habituent à des malheurs de tous ordres, auxquels il nous est impossible de répondre. Nous sommes irrigués, à longueur de temps, d’« images qui ‘saignent’ sans laisser de tâche ou qui ‘meurent’ sans laisser de cadavre »[1].

Assurément, si nous n’y veillions pas et si nous ne sommes renouvelés dans un amour véritable, l’insensibilité risque, imperceptiblement, de s’emparer de nos cœurs. Celle-ci peut emprunter divers « canaux », mais le résultat sera le même : un cœur dur envers l’indigent. Il y a par exemple, l’insensibilité des « grands » et des « riches », qui, engourdis par les plaisirs du monde et accaparés par les préoccupations matérielles, n’ont pas le « loisir » de pratiquer la charité. L’homme religieux n’est pas non plus en reste dans ce domaine. En effet, le propre juste, pétrit de jugements étriqués et fort de sa connaissance du Bien, n’estime personne tout à fait digne de son secours et justifie ainsi son inaction : « si untel est dans le besoin, c’est qu’en définitive, il n’a pas fait ce qui fallait pour l’éviter ». Enfin, l’insensibilité de l’universitaire, du spécialiste, qui se réfugie dans la théorie et tient son objet d’étude à distance, nous guette à l’instant où nous abordons un « thème ». On cause de généralités, de l’inégale répartition des richesses et du mépris de la Nature, tout en laissant à l’abandon nos propres jardins et voisins… J’espère, en tenant ces propos, ne pas tomber moi-même dans ce piège.

L’hospitalité, un devoir de charité

Recevoir chez soi un frère dans le besoin, lui offrir protection, gîte et couvert, est le devoir du croyant (Lv 19.34 ; Job 31.32 ; Rm 12.13 ; Lc 14.12-14). Pourtant, les prophètes ont souvent déploré l’absence de justice et d’hospitalité, en Israël. Au temps des Juges, par exemple, hormis le vieillard de la montagne d’Éphraïm, il n’y avait personne pour recevoir « le lévite » dans sa maison (Jg 1.15-16). Aujourd’hui, il n’est pas certain non plus, que l’on trouve facilement des maisons disposées à ouvrir ainsi leurs portes. L’idée de se laisser encombrer et contrarier par un illustre inconnu est jugée bizarre, voire malséante. Peu de modèle, donc, de véritable hospitalité… L’indifférence et l’individualisme, propre à notre société, nous rendent très difficile la compréhension de l’hospitalité, la façon dont elle pourrait et devrait se vivre. La culture orientale de l’accueil peut, certes, évoquer quelque chose de l’ancienne hospitalité hébraïque. Mais la lecture de certaines scènes bibliques, l’empressement et la générosité qui en émanent, restent de loin, le témoignage le plus marquant. Abraham n’a-t-il pas accouru auprès des trois voyageurs pour leur dire : 

« Permettez qu’on apporte un peu d’eau, pour vous laver les pieds ; et reposez-vous sous cet arbre. J’irai prendre un morceau de pain, pour fortifier votre cœur »

avant que sa femme, Sarah, ne s’associe à son élan en leur préparant « un veau tendre et bon » ? Le récit de l’arrivée de David et ses hommes, à Mahanaïm, tous épuisés et affamés, et la qualité de l’accueil qu’ils y reçoivent n’est pas moins édifiant (2 S 17.27).

L’hospitalité, un culte

Le terme hospitalité vient du grec philoxenia qui signifie littéralement « amour des étrangers ». Ainsi, la Parole associe pleinement l’hospitalité à la justice, à l’amour et au culte rendu à Dieu. De telle sorte, que sans hospitalité, le culte est faux et la piété sans valeur. N’est-ce pas ce que Dieu, par la bouche d’Ésaïe, a reproché à son peuple? « Vous ne jeûnez pas comme le veut ce jour […] Voici le jeûne auquel je prends plaisir : […] partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile ; si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de ton semblable. » (58.4-7 ; 1.12-17). Dans leurs efforts religieux, les Juifs se privaient de nourriture et d’eau mais se livraient, par ailleurs,  à leurs penchants naturels et se nourrissaient d’injustice. « Il est plus facile de jeûner que d’obéir » disait, autrefois, un pasteur des Cévennes… Il y a l’apparence du culte, la forme, le rituel y sont mais le culte est vidé de ce qui plait à Dieu. Cette attitude religieuse ne saurait tromper Dieu qui, au dernier jour,  séparera les brebis des boucs, selon que « les plus petits du royaume » aient été nourris, abreuvés, recueillis, vêtus et visités (Mt 25.31-46).

Celui qui aime le Seigneur aimera aussi son prochain comme lui-même.

Conclusion : « c’est à moi que vous l’avez fait »

La grâce conduit au zèle pour les œuvres bonnes. Toutefois, le chrétien n’est ni responsable de tous ceux qui souffrent aux quatre coins de la Terre, ni coupable envers eux. Ma responsabilité est vis-à-vis de mon prochain, c’est-à-dire, des proches qui me sont confiés, selon, bien sûr, un certain ordre de priorité[2]. : ma famille (Mt 15.56 ; 1 Tm 5.8), les frères dans la foi (Ga 6.10), puis le non croyant dans le besoin qui frappe à ma porte (Ep 2.10). Lorsque je recueille mon prochain, je recueille aussi mon Roi et j’entendrai un jour, de sa bouche, cette invitation : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume qui a été préparé dès la fondation du monde » (Mt 25.34 ; 10.42).

 

Pour aller plus loin :

  • « L’hospitalité », Revue LRFT, Mission Timothée, n°14, 2016
  • Kevin DeYoung & Greg Gilbert, « Quelle est la mission de l’Eglise ? », BLF éditions, 2015

[1] Jean BRUN, Les vagabonds de l’Occident, Desclée, 1976, p. 198.

[2]Ou selon le degré de « proximité morale ». Selon ce principe, plus le besoin est proche (au niveau relationnel et spatial), plus l’obligation morale d’aider est grande.