Peut-on dire Marie “mère de Dieu” ?

Peut-on dire Marie “mère de Dieu” ?
Thomas Poëtte

En général, la formule « Marie mère de Dieu » échauffe les oreilles protestantes et évangéliques. « Voilà une formule bien catholique que nous ne pouvons pas employer », pensons-nous… Mais d’où vient cette formule ? Que signifie-t-elle ? Et donne-t-elle à Marie un statut que seuls les catholiques peuvent accepter ? Disons-le d’emblée, la réponse est non. Mais il faut expliquer pourquoi.

D’où vient l’expression ?

Elle remonte au moins au IVe siècle (après Jésus-Christ, mais faut-il le préciser ?) et est utilisée dans un contexte de controverse théologique autour de l’identité du Christ. En 325, le concile œcuménique de Nicée a posé les fondements d’une juste compréhension de la relation entre le Fils et le Père (voir le symbole de Nicée). Mais après cela, les débats théologiques continuent pour savoir maintenant comment le Fils peut-il à la fois être « vrai Dieu de vrai Dieu » et s’être « fait homme ». Comment le divin et l’humain s’unissent-ils en Christ ?

C’est dans le contexte de ces débats que l’expression « mère de Dieu », déjà largement répandue à cette époque, est défendue par les uns, critiquée par les autres. On perçoit donc bien que l’enjeu de la formule qui nous intéresse ici n’est pas tant l’identité de Marie que celle du Christ.

Le grand pourfendeur du titre marial « mère de Dieu » est d’ailleurs Nestorius (c. 381-451), le fondateur du nestorianisme. Dans une prédication, il refuse le terme grec « théotokos », qu’on traduit « mère de Dieu », notamment à partir de Hébreux 7.3 : « Il est sans père, sans mère, sans généalogie ». En fait, Nestorius confesse les deux natures du Christ (divine et humaine), mais il a du mal à penser l’unité de ces deux natures en une seule personne. Dans sa controverse épistolaire avec Cyrille, patriarche d’Alexandrie, il ira même jusqu’à écrire : « il est évident que le Fils de David [et donc le Fils de Marie] n’était pas le Logos divin ».

Le concile d’Éphèse de 431 condamne le nestorianisme et dépose Nestorius de ses fonctions ecclésiales. La dernière lettre de Cyrille à Nestorius est jointe aux canons du concile et réaffirme le terme théotokos : « Si quelqu’un ne confesse pas que l’Emmanuel est Dieu en vérité et que pour cette raison la sainte Vierge est Mère de Dieu (car elle a engendré charnellement le Verbe de Dieu fait chair), qu’il soit anathème. » (Anathèmes de Cyrille d’Alexandrie, chap. 1)

En 451, le concile de Chalcédoine confirme ce titre marial et son fondement christologique en confessant « un seul et même Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ, […] engendré du Père avant tous les siècles selon la divinité, et, le même, de la Vierge Marie, mère de Dieu, dans les derniers jours et pour notre salut, selon l’humanité ». (texte complet ici)

Des raisons suffisantes d’accepter la formule

La première raison, qui suffit à elle seule à justifier le terme théotokos, c’est le témoignage de l’Écriture sur la divinité de Jésus. La formule de Nestorius citée plus haut, qui sépare le fils de Marie et le fils de Dieu, est inacceptable. Selon la Bible, l’enfant né des entrailles de Marie est bel et bien Dieu le Fils.

L’ange Gabriel annonce que cet enfant sera appelé « Fils du Très-Haut » (Lc 1.32) et « Fils de Dieu » (Lc 1.35). C’est lui l’Emmanuel, le Dieu-avec-nous prophétisé en Ésaïe 7.14 (voir Mt 1.23). Refuser le titre « mère de Dieu » à Marie, ce n’est pas diminuer le statut de Marie, mais celui de Jésus. C’est refuser la nature divine à l’homme Jésus, refuser l’union des natures divine et humaine en l’unique personne du Christ.

Comme le formule bien le comité mixte baptiste-catholique en France dans son texte sur Marie, celle-ci « n’est pas mère de la “nature” humaine du Christ ; elle est mère d’une “personne”, celle du Verbe éternel qui “était auprès de Dieu… et qui s’est fait chair” (Jn 1, 1 et 14). » (art. 15, dans la première partie : Ce que nous pouvons dire ensemble).

Quand nous disons Marie mère de Dieu, nous ne nions donc pas la préexistence du Fils éternel, mais nous confessons la divinité de l’enfant né de Marie.

Une deuxième raison d’accepter la formule, c’est ce qu’on appelle la communication des idiomes. C’est une règle de langage qui consiste à attribuer une affirmation qui vaut en vertu d’une des deux natures du Christ à un nom qui vaut en vertu de l’autre nature. Mais un exemple vaut mieux qu’un long discours, et la Bible elle-même nous fournit un très beau cas de communication des idiomes.

En effet, dans le discours que Paul adresse aux anciens d’Éphèse, il les exhorte à à faire paître « l’Église de Dieu, cette Église qu’il s’est acquise par son propre sang » (Ac 20.28). Or Dieu n’a pas de sang, en tout cas pas en vertu de sa nature divine. C’est parce que le Fils s’est incarné, qu’il est devenu homme, qu’il a pu effectivement s’acquérir un peuple en versant son sang. Mais le nom « Dieu » vaut en vertu de la nature divine. Paul associe donc une affirmation qui vaut en vertu de la nature humaine du Christ (« qu’il s’est acquise par son propre sang ») à un nom qui vaut en vertu de sa nature divine (« Dieu »). Ce n’est pas autre chose que nous faisons en déclarant Marie « mère de Dieu ».

Enfin, la dernière raison, qui n’est pas suffisante à elle-seule mais qui n’en est pas moins importante, c’est le poids de la tradition. Le concile d’Éphèse dont nous avons parlé plus haut, ainsi que le concile de Chalcédoine, sont reconnus par l’immense majorité des Églises chrétiennes jusqu’à aujourd’hui (à l’exception des Églises dites des deux conciles qui refusent Éphèse et Chalcédoine ; plus d’infos ici). Et les Églises protestantes et évangéliques font partie des Églises qui reconnaissent ces conciles. Cela ne suffit pas pour dire que ceux-là ne se trompent pas, mais il faudrait une argumentation extrêmement solide pour s’opposer à la réflexion, la sagesse et l’intelligence de 1600 ans d’histoire du christianisme.

En guise de conclusion

À la lumière de ces raisons suffisantes pour accepter le titre marial de « mère de Dieu », on peut se demander pourquoi nos oreilles s’échauffent en l’entendant. Cela révèle certainement que dans le domaine de la mariologie (théologie de Marie), nous sommes davantage sur la défensive et en réaction à la doctrine catholique romaine que sur une posture d’écoute de l’Écriture et de construction réfléchie. Je dois admettre m’être moi-même fait avoir à l’occasion en refusant l’expression de naissance virginale de Jésus, croyant – à tort – qu’elle véhiculait nécessairement une doctrine catholique que les protestants refusent… Mais c’est une autre histoire.

Pour aller plus loin

1 Commentaire

  • BOURGOIS 5 mars 2020 11 h 24 min

    Ce que je vois c’est la dérive que le titre théotokos a engendré. Et j’insiste sur ce point. Nous les responsables de la parole, nous sommes appelés à parler au peuple et pas à des savants ! Or le résultat de la diffusion de ce titre a abouti à donner à la petite marie qui a accouché du Messie un titre laissant supposer qu’elle était affublée d’une dignité supérieure à celle des autres humains. Le titre theotokos est devenu une belle justification pour développer un culte marial. Permettez moi encore une comparaison tirée de l’Ecriture : Le serpent élevé dans le désert a été au départ une bénédiction. Par la suite on a constaté une dérive dans son utilisation et cela a justifiée sa destruction. On a a peu près la même chose avec theotokos.

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