Penser le péché avec The Good Place

Penser le péché avec The Good Place
Thomas Poëtte

Est-ce que vous avez vu la série américaine The Good Place ? La manière dont le « péché » y est présenté (le mot n’est jamais utilisé) est vraiment intéressante. J’ai trouvé qu’à plusieurs égards, on pouvait rapprocher cette manière de parler du péché de la manière dont la Bible en parle.

Si vous n’avez pas vu la série et que vous ne comptez pas la voir, pas de panique, vous pouvez quand même lire l’article. Je vais commencer par un petit résumé.

Alerte spoiler: si vous comptez voir la série et que vous n’avez pas encore vu l’intégralité de la saison 1, fermez vite cette page ! Je vais spoiler la première saison, mais pas la deuxième ni la troisième (promis).

The Good Place

[Si vous avez déjà vu la saison 1, vous pouvez directement sauter à la prochaine partie : « Eleanor et Jason ».]

The Good Place (le Bon Endroit) est une série qui se déroule dans un au-delà idyllique. Le premier épisode commence avec Eleanor Shellstrop (jouée par Kristen Bell) qui se réveille dans une salle d’attente. Au mur, l’inscription « Welcome ! Everything is fine » (Bienvenue ! Tout va bien). Eleanor Shellstrop vient en fait de mourir, et elle est accueillie au Bon Endroit (le paradis) par Michael (Ted Danson), le Saint-Pierre de la série.

Eleanor rencontre rapidement les autres personnages dont je vais avoir à reparler : Tahani Al-Jamil (la magnifique Jameela Jamil), une femme très riche qui a consacré sa vie à récolter des fonds pour des œuvres caritatives ; Chidi Anagonye (William Jackson Harper), un professeur de philosophie éthique ; et enfin Jianyu Li (Manny Jacinto), un moine bouddhiste ayant fait vœu de silence.

Seulement voilà, lorsqu’elle entend le récit de sa vie passée, Eleanor se rend vite compte qu’il y a erreur sur la personne. On la prend pour quelqu’un d’autre, et elle devrait en fait être au Mauvais Endroit…

Sa présence au Bon Endroit entraîne d’ailleurs tout un tas de phénomènes étranges. Mais est-ce uniquement de sa faute ? [Attention, si vous voulez voir la saison 1 et que vous n’avez pas encore fermé la page, il est vraiment le temps de le faire, je vais spoiler]. Au fur et à mesure des épisodes, le caractère idyllique du Bon Endroit s’étiole peu à peu. Jianyu Li s’appelle en fait Jason Mendoza ; il n’a jamais été moine bouddhiste, et n’a rien à faire non plus au Bon Endroit. Chidi se révèle être un grand angoissé, incapable de prendre des décisions. Et Tahani a une soif compulsive de reconnaissance.

Lors du dernier épisode de la saison 1, Eleanor a une illumination : ce quartier utopique n’est pas le Bon Endroit. Ils sont en fait tous les quatre au Mauvais Endroit. Michael est en réalité un démon qui tente une nouvelle expérience : mettre ensemble des humains « incompatibles », afin qu’ils se torturent psychologiquement entre eux. Eleanor et Jason savaient qu’ils n’avaient rien à faire au Bon Endroit, mais Chidi et Tahani tombent des nues.

Eleanor et Jason

Eleanor est certainement le personnage type à qui on donnerait le diable avec ou sans confession. En tout cas dans sa vie terrestre (car le personnage qu’on suit au Bon Mauvais Endroit est plutôt attachant), elle est une femme profondément méchante et égoïste, qui n’hésite pas à faire du mal aux autres. Elle représente certainement la part de péché facilement acceptée par nos contemporains. Déjà, les 10 commandements interdisent de voler ou même de convoiter les biens de son prochain, ainsi que de lui mentir (Ex 20.14-17). Jésus va plus loin : se mettre en colère contre son frère ou l’insulter mérite le feu de la géhenne (Mt 5.21-22).

À certains égards, Jason est un peu du même type qu’Eleanor. Il pratique le mal de manière assez évidente. Il verse dans le trafic de drogue, les braquages, etc. Mais il a des circonstances atténuantes. Il est vraiment stupide, et se rend assez peu compte de ce qu’il fait. Pour autant, l’ignorance n’est pas innocence ! Dans l’Écriture, les fautes commises involontairement sont aussi considérées comme des péchés (Nb 15.22-31 ; Ps 19.13), même si c’est à un moindre degré de gravité que les fautes commises volontairement.

Pour autant, l’ignorance n’est pas innocence !

Cependant, il n’est pas certain que toutes les fautes de Jason rentrent dans cette catégorie biblique des péchés involontaires. Lorsqu’il jette un cocktail molotov sur un bateau, par exemple, ce n’est pas par inadvertance. Ce sont plutôt les conséquences de ses actes dont il ne semble pas avoir conscience. Mais même là, la faute reste péché. Aaron reconnaît par exemple que lui et Myriam ont agi par folie en parlant contre Moïse (Nb 12.11). La Septante (la plus vieille traduction grecque de l’Ancien Testament) a même lu : « nous ne savions pas en quoi nous péchions ». Pourtant, ils portent la responsabilité de leur faute devant Dieu…

Chidi et Tahani

Tahani a consacré sa vie à faire le bien en soutenant des œuvres caritatives. Mais au fil des épisodes, on se rend compte que sa motivation fondamentale était de gagner la reconnaissance de ses parents, qui l’ont toujours déconsidérée. Jalouse de sa sœur qui attire sur elle tous les projecteurs, Tahani tente de rester dans la lumière. Le bien qu’elle fait est complètement centré sur elle. Résultat, elle finit au Mauvais Endroit. L’occasion pour nous de nous rappeler les paroles de Paul : « Quand je distribuerais tous mes biens, quand même je livrerais mon corps pour en tirer fierté, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert à rien. » (1 Co 13.3)

Chidi quant à lui me semble l’exemple parfait de celui qui pèche par omission. Ce type de péché est bien dénoncé par Jacques : « Si donc quelqu’un sait faire le bien et ne le fait pas, c’est un péché pour lui » (Jc 4.17). Chidi connaît l’éthique sur le bout des doigts, il peut citer Kant par cœur, et a toutes les cartes en main pour discerner ce qui est juste et bon. Mais il est complètement angoissé et son angoisse le paralyse. Il est incapable de prendre des décisions et d’agir. Jésus aussi a averti ceux qui l’écoutaient et l’appelaient « Seigneur, Seigneur » que sans la mise en pratique, la connaissance de la vérité ne servait à rien (Lc 6.46-49).

On pourrait penser que se retrouver au Mauvais Endroit à cause d’une angoisse profonde dont on est victime, c’est un peu injuste ! Je remarque cependant que les auteurs bibliques n’ont pas trop de peine à parler du péché à la fois comme d’un ensemble de fautes dont l’être humain est responsable, et comme d’un esclavage que l’on subit (Rm 6.6). « [I]l est à ma portée de vouloir, mais non pas de produire le bien. Je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que ne veux pas » (Rm 7.18-19).

Sur la question de cet esclavage du mal, The Good Place pointe également avec justesse l’influence du contexte familial et relationnel dans l’orientation au péché. De même, dans l’Écriture, Dieu veut protéger son peuple des atrocités commises (sacrifices d’enfant, etc.) par les peuples alentours pour qu’Israël ne les commette pas à son tour (Dt 20.18). « [U]n peu de levain fait lever toute la pâte » (1 Co 5.6).

En bref, The Good Place, malgré son côté un peu caricatural, est donc l’occasion de se reposer de bonnes questions à propos de la nature et de l’étendue du péché ! La série peut aussi fournir de bonnes illustrations pour parler du péché à des non-chrétiens…

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