Du mouvement dans l’interprétation de la Bible !

Du mouvement dans l’interprétation de la Bible !
Michel Sommer
Auteur:

Les protestants évangéliques confessent que l’Écriture seule (sola Scriptura) fonde et guide la foi et l’éthique chrétiennes. Pourtant, au-delà des points d’accord, ils divergent, parfois fortement, sur un certain nombre de sujets tels que le ministère pastoral féminin, la participation des chrétiens à la guerre, Israël contemporain dans le plan de Dieu, la prédestination, la place de l’écologie, l’œcuménisme…

Les raisons de ces divergences sont nombreuses. Elles tiennent d’une part à l’élément subjectif du processus d’interprétation (le lecteur, avec ses présupposés de lecture influencés par son contexte historique, culturel, personnel, même si la maturité herméneutique en limite la portée) et d’autre part au contenu objectif (la Bible) : distante de nous lecteurs du 21e siècle, diverse en 66 livres, différenciée en deux Testaments.

Élaborer une doctrine biblique

Sur des sujets tels que ceux mentionnés en tête d’article, l’interprète repère et rassemble les textes particuliers ayant trait au sujet, de manière directe et connexe. On tombera probablement d’accord sur la sélection des premiers (textes en lien direct), mais moins facilement sur le choix parmi les seconds (textes en rapport connexe) : sur la question de la participation des chrétiens à la guerre, faut-il verser au dossier les textes appelant à l’évangélisation envers tous, évangélisation rendue difficile par le fait de mettre fin à une vie humaine ? Voici un premier lieu de bifurcation entre interprètes des Écritures.

La tâche continue par l’exégèse des différents textes qui constituent ce dossier biblique, exégèse informée par les outils linguistiques, littéraires, historiques, culturels…. Au bout du travail d’exégèse sur les textes particuliers, l’interprète cherche à en faire une synthèse prenant en compte unité et diversité des textes du dossier biblique. Ce travail de synthèse constitue un deuxième lieu de bifurcation herméneutique.

Le résultat de ce travail conduit à présenter une doctrine « biblique » du ministère féminin, de la guerre et de la paix, d’Israël, etc. On aura compris que, vu les points de bifurcation du travail d’interprétation devant la réalité des Écritures (sans parler des présupposés subjectifs), les résultats seront en partie différents.

Y ajouter du mouvement !

En rester là repose sur l’idée que les Écritures contiennent un réservoir de vérités intemporelles à appliquer telles quelles dans un autre contexte historique. Mais dans leur forme canonique, les Écritures sont porteuses d’un grand récit (story[1]), d’une trame globale, d’une intrigue : d’une situation initiale, on passe par un ou des éléments perturbateurs, des péripéties, un point culminant avec son dénouement, pour parvenir à une situation finale. Cette manière classique de décrire les caractéristiques de tout récit fonctionne pour tel récit particulier dans la Bible, mais également pour l’Écriture prise dans son ensemble.

Ce mouvement qui traverse la Bible est reconnu en théorie, comme dans le schéma classique Création > Chute > Rédemption. Mais la manière de décrire les grandes étapes du récit biblique global mérite d’être affinée d’une part et d’autre part prise en compte (au minimum) dans l’élaboration d’une doctrine biblique du ministère féminin, de la guerre et de la paix, d’Israël, etc.

Sept étapes du récit global

S’agissant du premier aspect (les grandes étapes du récit biblique), et adaptant les modèles de théologiens contemporains (N.T. Wright, Kevin Vanhoozer, Branson Parler), je propose sept étapes exprimant la trajectoire principale des Écritures :

Voici quelques raisons légitimant cette proposition de lecture globale de la Bible :

  • De la « Création » à la « Nouvelle Création » : la cohérence d’ensemble et l’intention cosmique de Dieu apparaissent nettement, de même que l’importance de l’eschatologie ultime.
  • Pour évoquer l’Ancien Testament et l’histoire de Dieu avec Israël (la portion quantitativement la plus importante de la Bible), « Élection » désigne narrativement le début de ce projet de salut et « Exil » son « échec », duquel l’étape suivante sera le rebond.
  • Cette place donnée à Israël dans ce parcours global rend justice à la dimension fortement communautaire présente dans l’Écriture, qui est fondamentalement le récit d’un peuple (Israël – Église) ; on discerne une continuité de moyen (un peuple), même si sa nature, sa forme et sa composition évoluent.
  • « Élection » et « Exil » reproduisent, en miniature, les séquences « Création » et « Catastrophe » : double échec devant l’intention de Dieu.
  • La réponse à ces perturbations inscrites dans le récit global s’appelle « Jésus », ce qui en fait le point culminant évident, source du dénouement du récit global ; cela implique une priorité de l’étape « Jésus » sur tout ce qui précède (Israël) et sur tout ce qui suit (« Esprit » et « Église »), même si les liens sont nécessaires.
  • « Transformation 1 : Jésus » et « Transformation 2 : Esprit et Église » rendent compte de l’irruption eschatologique décrite, dans son pouvoir transformateur en vue du but ultime de la « Nouvelle Création ». La transformation est effectuée par Jésus et actualisée par l’Esprit Saint dans le lieu de crédibilité que constitue l’Église.
  • Les sept étapes décrivent des actes de Dieu d’une part (« Création », « Élection », « Transformation 1 et 2 », « Nouvelle Création ») et les conséquences d’actes humains d’autre part (« Catastrophe », « Exil »), actes divins et humains qui évoquent de manière synthétique les acteurs du récit global.

Ce mouvement qui parcourt les Écritures reçues comme récit global ne devrait-il pas guider l’élaboration d’une doctrine du ministère féminin, de la guerre et de la paix, d’Israël, etc. ? Ne serait-ce pas respecter la forme canonique reçue et la révélation de Dieu au fil de l’Histoire et dont le récit global rend compte ?

Une doctrine biblique orientée

Cette proposition n’implique aucunement de relativiser la prise au sérieux de chaque texte particulier, mais fournit une trame ou une trajectoire « biblique » pour situer les différents textes relatifs à tel sujet, plutôt que d’en laisser l’organisation à l’initiative de l’interprète.

Peut-être cela peut-il favoriser des convergences de vue, et surtout renforcer l’identité (narrative) de la communauté des croyants en mission.

Pour aller plus loin :

  • Le Centre de Formation théologique du Bienenberg propose la formation Points chauds dès octobre 2020 à La Chaux-de-Fonds (CH) et à Montbéliard (F), sur 11 sujets chauds, avec à chaque fois deux intervenants présentant une position « biblique » différente, mais en dialogue : le ministère pastoral féminin, la participation des chrétiens à la guerre, Israël, la prédestination, la place de l’écologie, l’œcuménisme, le rapport aux autres religions, le sens de la mort du Christ, le combat spirituel, l’homosexualité, les dons de l’Esprit.
    Plus d’infos sur https://fr.bienenberg.ch/points-chauds
  • Neal Blough (sous dir.), De l’Écriture à la communauté de disciples, collection Perspectives anabaptistes, Excelsis, Charols, 2016, et entre autres l’article de Neal Blough, « Récit, communauté ecclésiale et interprétation biblique », p. 13-32. [en vente ici]
  • Stanley N. Gundry, Gary T. Meadors (sous dir.), Fours views on Moving Beyond the Bible to Theology, Grand Rapids, Zondervan, 2009

[1] Le récit (story) biblique est situé dans l’Histoire (history).

Crédit schéma des sept étapes : Marion Daniel.

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